La colère de Sedna, ou comment les Inuits s’adaptent au réchauffement climatique

UN MONDE QUI FOND (4/7). Il existe des endroits sur terre où le dérèglement du climat n’est pas un débat, mais une réalité à laquelle il faut déjà s’adapter. «Tout change», vous diront les Groenlandais. Car au sud de l’île glacée, la banquise fond, et les fraises poussent. En première ligne, les Inuits nous racontent

«L’océan n’est plus assez salé. Quand on chasse les phoques, leurs corps coulent au lieu de flotter. La viande est perdue, on ne peut plus la récupérer.» Assis sur des chaises dépareillées devant un hangar à Narsaq, au sud du Groenland, deux pêcheurs retraités inuits discutent en salopettes rouges et bleues, derrière leurs épaisses moustaches. Au port, la nouvelle génération rapporte la carcasse d’un phoque, chassé dans le fjord voisin de Sermilik. On le dépèce en silence. Le sang coule des mains et des pieds. Il ruisselle sur la terre groenlandaise, avant de rejoindre l’océan.

Dans la mythologie inuite, Sedna est la déesse de la mer. Tantôt vengeresse, tantôt protectrice, elle retient dans sa chevelure la faune nourricière pour punir les hommes de leur mauvais traitement de l’environnement. Seul un chamane peut tenter d’apaiser sa colère, en peignant ses cheveux pour libérer les animaux.

A Narsaq, au sud du Groenland, les anciens pêcheurs constatent déjà les conséquences du réchauffement climatique. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
A Narsaq, au sud du Groenland, les anciens pêcheurs constatent déjà les conséquences du réchauffement climatique. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

Aujourd’hui, Sedna est en colère. La population inuite le sait; elle en fait les frais. Car au Groenland, le dérèglement climatique n’est ni une posture politique ni un débat sans fin; c’est une réalité à laquelle il faut s’adapter, et vite. Sous les regards médusés des habitants, la calotte glaciaire, qui recouvre 80% de l’île, disparaît déjà comme peau de chagrin.

Des poissons aliens

«Les glaciers crachent toujours plus d’icebergs; naviguer et jeter les filets devient compliqué. L’eau est trop douce, et plus chaude. Des poissons partent vers le nord», constate le pêcheur Jens Davidsen en fixant un point lointain vers l’horizon. Derrière une rangée d’embarcations amarrées, des icebergs dérivent lentement dans la baie.

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Le cap glaciaire du Groenland est la plus grande masse de glace présente sur la Terre, derrière l’Antarctique, et le plus grand contributeur à l’augmentation du niveau de la mer. Il abrite 10% des ressources en eau douce de la planète. Mais à mesure que les glaciers se retirent, cet or bleu se mêle à l’océan, altérant jusqu’à sa composition et sa faune.

«On voit de plus en plus de nouvelles espèces venir du sud, comme le maquereau ou le hareng», ajoute-t-il. D’autres disparaissent, migrant vers les eaux plus froides du nord, comme le cabillaud. A Narsaq, l’été 1999 reste gravé dans les mémoires. «La température de l’océan avait augmenté d’un degré, et les crevettes ont disparu», se souvient Niels Sakariassen, à la tête de la poissonnerie. La température du village est aussi en forte augmentation:

L’année suivante, l’usine de crevettes, principal employeur de la région, met la clé sous la porte. Un trou béant dans l’économie locale, qui dépend essentiellement de la pêche. «Les crevettes sont revenues l’année suivante, mais l’industrie est restée fermée, regrette Niels Sakariassen. On n’est plus que six employés à l’usine de transformation du poisson, contre 140 auparavant.» Il dénonce toutefois une décision avant tout «politique», l’industrie ayant été relocalisée à Qaqortoq, le chef-lieu du sud du Groenland. «Il suffit d’aller pêcher pour voir que les estomacs des poissons et des phoques sont pleins de crevettes», assure-t-il.

Un pêcheur prépare son bateau au port de Narsaq — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
Un pêcheur prépare son bateau au port de Narsaq — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

Au port, les pêcheurs acquiescent. «Beaucoup de soi-disant experts de l’environnement viennent ici deux semaines dans l’année. Ils récoltent des échantillons et repartent pour écrire des rapports. Parfois, il y a des anomalies, et ils prennent ça pour la norme. S’ils nous consultaient, on leur dirait. Mais on nous demande jamais notre avis», soupire Ole Jørgen Davidsen, président de l’Association des pêcheurs et chasseurs, en secouant la tête.

Briser l’entre-soi des chercheurs

Le Groenland est un repaire pour la recherche internationale sur le changement climatique. Pourtant, le fossé entre la science et les habitants perdure. D’après une étude parue dans Nature Climate Change en août dernier, un Groenlandais sur deux ne sait pas que le changement climatique est lié aux activités humaines, même si 80% d’entre eux reconnaissent déjà en subir les effets. Ce paradoxe serait révélateur d’un savoir scientifique trop hermétique, qui n’infuse pas jusqu’à la population, d’après l’auteur de l’étude.

«Pendant trop longtemps, en sciences, les chercheurs travaillaient exclusivement dans leur discipline, en séparant souvent l’homme de la nature. Mais on ne peut plus réfléchir en silo, l’interdisciplinarité est essentielle», constate Thora Herrmann, professeure en durabilité socio-environnementale à l’Université d’Oulu, en Finlande, qui n’a pas participé à l’étude susmentionnée. Depuis plus de vingt ans, cette Allemande étudie les effets des changements environnementaux sur les espèces animales et végétales, ainsi que sur les modes de vie des peuples autochtones dans l’Arctique.

«La perspective des populations locales est souvent négligée dans les recherches sur le changement climatique. Il est important de remédier à cela en facilitant la co-construction de la recherche entre les scientifiques et la population locale», poursuit-elle depuis la station de recherche de Narsaq, où elle prépare un gâteau au chocolat pour un kaffemik. Ces réunions festives autour d’un café, typiques du Groenland, célèbrent des événements spéciaux, comme une naissance, la première chasse ou, en ce mois d’août, la rentrée scolaire. Une manière de briser la glace, pour Thora Hermann, venue dans le cadre de l’expédition GreenFjord.

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Financé par l’Institut polaire suisse, GreenFjord tente justement d’inverser ce paradigme, en brisant les silos traditionnels de la recherche scientifique. Six clusters, englobant l’océan, la terre, la glace, l’atmosphère, la biodiversité et la population locale, travaillent ainsi conjointement pour prédire l’évolution des fjords du sud du Groenland avec le réchauffement climatique. «C’est la première fois qu’on étudie l’ensemble d’un écosystème en prenant en compte la dimension humaine», se félicite Julia Schmale, professeure de l’EPFL Valais à la tête du projet. L’équipe de recherche s’intéressant aux aspects socioculturels est dirigée par la professeure Laine Chanteloup à l’Université de Lausanne.

Des entretiens approfondis avec la population locale – typiquement pendant ces kaffemik – se greffent ainsi aux mesures climatiques. L’objectif: cerner, à travers les regards des habitants, les changements auxquels ils doivent déjà s’adapter, et anticiper leurs besoins futurs.

Icebergs, fraises et bottes de foin

Et quoi de mieux que la photographie et la vidéo pour se plonger dans le regard de l’autre? Les anthropologues du projet GreenFjord ont mis sur pied un concours photo, intitulé «Vivre avec le fjord», qui a récompensé 40 clichés pris par des villageois de Narsaq, de Qaqortoq, d’Igaliku et de Qassiarsuk, sélectionnés par un jury local. «On a invité la population à partager une photo de leur endroit préféré. Le but est de comprendre comment le fjord est vécu, ressenti et perçu par les habitants, et aussi comment il se transforme», explique Thora Hermann.

Les montagnes qui surplombent le village et les terres agricoles de Narsaq, au sud du Groenland, regorgent de terres rares, nécessaires pour la transition énergétique. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
Les montagnes qui surplombent le village et les terres agricoles de Narsaq, au sud du Groenland, regorgent de terres rares, nécessaires pour la transition énergétique. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

Dans la maison communautaire de Narsaq, un patchwork de photographies orne les murs. Une plongée dans des paysages dominés par la glace, les ours polaires, les aurores boréales, mais pas seulement. On y perçoit aussi des costumes traditionnels séchant au vent, des jardins fleuris, des vaches et des bottes de foin… «Quand on pense au Groenland, on imagine la calotte glaciaire et les ours polaires. Mais la réalité est bien plus complexe… Les regards des locaux nous permettent de voir au-delà de ces stéréotypes», commente la géographe.

Si les Groenlandais paient le prix du réchauffement climatique, ils savent aussi en tirer parti. Au sud de l’île glacée, la hausse du mercure et la fonte des glaces cèdent la place à de nouvelles terres agricoles, où poussent des pommes de terre, des navets mais aussi des fraises et de la rhubarbe. Si moins de 0,5% des terres de cette île glacée sont arables (contre 27% en Suisse), la grande majorité d’entre elles se concentrent sur la pointe sud du Groenland, notamment à Narsaq. Mais il existe un revers à la médaille. En été, le manque de pluie met le travail des agriculteurs à rude épreuve. En atteste le regard exténué, presque résigné, d’Aviâja Lennert, fermière à proximité de Qassiarsuk, dont les pâturages sont jaunis par la sécheresse: «Tout est beaucoup plus imprévisible», partage-t-elle depuis sa ferme.

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La banquise, cette autoroute qui fond

Rassemblées devant la photographie d’un brise-glace qui ouvre la voie dans le fjord gelé de Tunulliarfik, des personnes âgées s’agitent. «Dans les années 1980, on pêchait encore sur la banquise en hiver. Aujourd’hui, il n’y a plus assez de glace», commente l’un d’eux. «A cette période, on pouvait aussi traverser le fjord gelé en voiture jusqu’à l’aéroport de Narsasuaq.» D’ici à 2030, l’océan arctique pourrait être libre de sa banquise estivale, entraînant une perte d’espace vital essentiel pour pêcher, chasser, mais aussi pour relier les communautés. Et Sedna n’épargne pas les phoques et les ours polaires.

«De plus en plus de chasseurs deviendront pêcheurs, car les phoques se font rares, remarque Niels Sakariassen, qui chassait le caribou la veille. Ils dépendent de la banquise pour donner naissance. Sans cela, leurs blanchons meurent.» Au village, il ne reste plus que trois chasseurs de phoques à plein temps.

L’étude de GreenFjord se poursuivra jusqu’en 2026, mais toutes ces réflexions viennent déjà nourrir le projet de recherche, se réjouit Thora Herrmann: «On remarque que les habitants observent de nombreux changements et ont un lien identitaire très fort avec le territoire.»

Au sud du Groenland, les Inuits se sont adaptés au réchauffement climatique en développant l'agriculture. On y trouve notamment des vaches, adaptées à un climat plus chaud. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
Au sud du Groenland, les Inuits se sont adaptés au réchauffement climatique en développant l'agriculture. On y trouve notamment des vaches, adaptées à un climat plus chaud. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

Un eldorado convoité

Un territoire dont la métamorphose attire les convoitises étrangères. Car le dégel éveille l’appétit des grandes nations. Les Groenlandais ne font ainsi pas seulement face aux conséquences du réchauffement climatique, mais aussi aux mesures qui visent à l’atténuer. La course à la décarbonation et le passage au tout-électrique ont fait exploser la demande en métaux critiques, dont regorgent les sous-sols du Groenland. A Narsaq, un projet de mine à ciel ouvert prévoit d’exploiter ce qui pourrait être le deuxième plus grand gisement de terres rares au monde, derrière la Chine. Mais ce projet suscite la peur des habitants, en raison des déchets radioactifs que la compagnie minière australienne prévoit de déverser dans un lac en amont du village.

«Les eaux usées de la mine seront aussi déversées à l’entrée du fjord de Sermilik, où on lance nos filets», se plaint Enok Benjaminsen, un des pêcheurs en salopette. Une zone de non-pêche y a d’ailleurs été délimitée, dans l’évaluation d’impact de l’entreprise. «Plus personne ne voudra vivre ici si on ne peut plus pêcher, chasser ou profiter de la nature sans craindre pour notre santé», déplore Niels Sakariassen. En suspens depuis les dernières élections, le développement de la mine devrait dépendre d’un tribunal d’arbitrage à Copenhague. En attendant, d’autres projets miniers fleurissent sur l’île glacée.

Un regard inuit sur l’avenir

«Sedna est en colère, c’est sûr», lâche Oleeraq Nielsen, pourtant souriant, en m’accueillant dans le musée local où il est guide. A 66 ans, ce chaman a vu la région évoluer, des oiseaux aux insectes, en passant par les fraises qu’il cultive dans son jardin. Il se souvient de son enfance dans une maison en toit de gazon avec ses parents, et du temps où les couronnes danoises n’avaient pas encore remplacé le troc. «Le monde extérieur arrive à Narsaq, de la culture au climat», constate-t-il.

A l’âge de 10 ans, le gouvernement l’a arraché de cet univers, et de sa famille, pour l’envoyer au Danemark afin d’apprendre «la manière de vivre occidentale». Cette politique, qui visait à assimiler les Inuits à la culture blanche, est connue sous le nom de «générations volées», et a perduré jusque dans les années 1970. «Quand je suis enfin retourné à Narsaq, dix ans plus tard, je ne comprenais plus mes parents qui ne parlaient que le groenlandais. C’était très étrange», se remémore-t-il, avec un éclat dans le regard. Sa grand-mère, qui avait appris des bribes d’anglais auprès de chasseurs de baleines américains, le recueille. «Je ne peux pas changer le passé. A présent, je regarde vers l’avant.»

Craint-il pour l’avenir? «Non, je suis optimiste, nous n’avons pas le choix, dit-il en fixant l’horizon par la fenêtre du musée. Notre culture s’est adaptée pendant des milliers d’années; et elle s’adaptera encore. Il n’est pas trop tard pour apprendre les uns des autres.» La question reste: écouterons-nous Sedna?

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Dossier: Le Groenland, en première ligne d’un monde qui fond

Au Groenland, les enjeux du changement climatique s’expriment avec une acuité rare. Glaciers, végétation et biodiversité sont impactés. En première ligne, les Inuits témoignent du bouleversement de leur quotidien. Nous avons eu l’opportunité de suivre des scientifiques de l’expédition suisse GreenFjord venus collecter les précieuses données qui nourriront les modèles climatiques. Découvrez le dossier


Cet article a été réalisé avec le soutien de la Fondation Liliane Jordi pour le journalisme, l’Association suisse du journalisme scientifique et JournaFonds.