Au Groenland, la guerre froide des terres rares

UN MONDE QUI FOND (5/7). La ruée vers les métaux s’intensifie avec la course à la décarbonation. Au sud du Groenland, au pied de la deuxième plus grande réserve de terres rares au monde, les Inuits résistent face à un projet de mine à ciel ouvert. Ils craignent de voir leur culture sacrifiée sur l’autel de la transition énergétique

C’est un champ de bataille dont personne n’a conscience, ou presque. A Narsaq, sur la pointe sud de l’île, le temps se mesure aux icebergs qui dérivent lentement dans la baie et aux rires d’enfants qui résonnent entre les maisons colorées. Un havre de paix, de 1300 âmes, qui est pourtant le théâtre d’un bras de fer géopolitique. Car à mesure que la calotte glaciaire se retire, elle découvre un nouvel eldorado des métaux, qui attise les convoitises des grandes puissances…

En amont du village de Narsaq, une montagne, aux allures de volcan endormi, veille sur les habitants. Kvanefjeld, ou Kuannersuit en inuit, pourrait abriter la deuxième réserve de terres rares au monde, derrière la Chine, et la sixième d’uranium. Les terres rares sont des ingrédients essentiels à la fabrication d’aimants permanents, qu’on retrouve dans les batteries des véhicules électriques, les turbines d’éoliennes, les smartphones ou encore certaines armes militaires.

Le village de Narsaq surplombé par les montagnes environnantes, riches en terres rares et en uranium. — © Aurélie Coulon/Le Temps
Le village de Narsaq surplombé par les montagnes environnantes, riches en terres rares et en uranium. — © Aurélie Coulon/Le Temps

«Ces métaux sont cruciaux pour décarboner nos sociétés», assure Daniel Mamadou, Lausannois expatrié et directeur exécutif de l’entreprise australienne Energy Transition Minerals Ltd (anciennement Greenland Minerals), qui compte y ouvrir une mine à ciel ouvert. Un projet «vert», dont les opérations, qui carbureront au diesel, augmenteront pourtant les émissions de CO2 du Groenland de 43%, d’après les estimations de l’entreprise. Parmi ses actionnaires figurent les banques UBS et Credit Suisse.

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Des déchets radioactifs, enfouis dans un lac

Pour les habitants majoritairement inuits de Narsaq, ce trésor géologique a des airs de cadeau empoisonné. Car ces terres rares, qui doivent leur nom à leur faible concentration dans les gisements et à la complexité de leur extraction, sont étroitement imbriquées avec de l’uranium et du thorium, hautement radioactifs.

C’est là une épée de Damoclès pour la population, qui redoute une rupture en cas de tremblement de terre – ils sont fréquents dans cette ancienne région volcanique. En moyenne, 4 à 7 ruptures de digues minières sont recensées chaque année dans le monde, comme celle de Brumadinho, au Brésil, qui a fait 270 victimes en 2019. Il existe aussi un risque de contamination par les poussières et eaux issues du site. Ces inquiétudes sont partagées par des rapporteurs spéciaux des Nations unies, qui ont remis en cause la fiabilité de l’évaluation d’impact mandatée par Greenland Minerals.

Une résistance qui renverse le gouvernement

«Notre peuple n’est pas un cobaye», s’insurge Mariane Paviasen, fervente opposante au projet. Cette leader autochtone n’avait pas prévu de se lancer en politique, ni de mener un jour une fronde contre le lobby minier. Avant d’être élue au parlement en 2021, cette résidente de Narsaq dirigeait l’héliport, un des seuls moyens de locomotion sur cette île-continent sans route.

«Le gouvernement était incapable de garantir que notre santé ne serait pas mise en danger. Résister était la seule option», se souvient-elle, attablée dans un café à Narsaq, de retour d’une visite parlementaire à Nuuk, la capitale du Groenland. Son regard ferme, mais épuisé, laisse entrevoir les dernières années d’un combat digne de David contre Goliath.

Avec trois autres villageoises, elle lance l’association Urani Naamik («Non à l’uranium») il y a quelques années. Le mouvement prend de l’ampleur, jusqu’à devenir le principal cheval de bataille aux élections groenlandaises en avril 2021, auxquelles elle se présente. Son parti inuit Ataqatigiit (Communauté du peuple, trad.) renverse le gouvernement et rétablit l’interdiction d’extraire de l’uranium. Un tour de force qui signe un coup d’arrêt – du moins momentané — au développement de la mine de Kvanefjeld.

Creuser, ou payer un lourd tribut?

Au cœur du village, une grande bâtisse rouge à l’abandon porte encore l’enseigne de Greenland Minerals. Derrière des vitres ternies, le temps semble suspendu: classeurs, papiers et tasses de café accumulent la poussière dans l’attente d’un verdict final. Fin juillet, l’entreprise a réclamé une compensation financière de 15 milliards de couronnes danoises au gouvernement, soit 2 milliards de francs. Une somme vertigineuse pour cette île semi-autonome qui dépend encore des subventions du Danemark.

Le bâtiment de Greenland Minerals dans le village de Narsaq. — © Aurélie Coulon/Le Temps
Le bâtiment de Greenland Minerals dans le village de Narsaq. — © Aurélie Coulon/Le Temps

«On aimerait des clarifications, revendique le directeur exécutif Daniel Mamadou, en visioconférence depuis Singapour. Nous avions obtenu une pré-confirmation de licence minière. Les règles ont changé à la onzième heure, alors que nous avions investi plus de 130 millions de dollars. Nous demandons de poursuivre le projet, sans exploiter l’uranium, ou sinon d’être dédommagés pour expropriation.»

En septembre, le gouvernement a rejeté le plan d’exploitation révisé de Greenland Minerals, qui aura à son tour six mois pour répondre. Un tribunal d’arbitrage à Copenhague doit trancher d’ici à 2025.

Pris dans l’étau entre la Chine et l’Occident

Ce bras de fer déborde bien au-delà des frontières glacées du Groenland. La société chinoise Shenghe Ressources, en partie détenue par l’Etat, est le principal actionnaire de Greenland Minerals, avec une participation de 10%. C’est en Chine que devraient être séparées et raffinées les terres rares, et éventuellement l’uranium, de Kvanefjeld, avec l’aide de la Compagnie nucléaire nationale.

Sur le bureau de Josephine Nymand, à l’Institut groenlandais des ressources naturelles à Nuuk, les demandes de licence d’exploitation s’accumulent. «On remarque un regain d’intérêt de l’Union européenne, des Etats-Unis et du Canada pour des minéraux critiques du Groenland, en particulier depuis la guerre en Ukraine», constate-t-elle.

Lire également: Controverse en Norvège autour d’une possible exploitation minière des fonds marins

A ce jour, la Chine détient le quasi-monopole de la production et de la transformation des terres rares. Mais le Groenland pourrait changer les règles du jeu. D’après le US Geological Survey, l’île glacée pourrait abriter les plus grands gisements inexploités de métaux critiques au monde. Une opportunité à ne pas manquer pour les puissances occidentales qui souhaitent réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine et de la Russie. En 2019, l’ancien président américain Donald Trump a ainsi annoncé vouloir acheter l’île entière.

L’Union européenne, aussi, avance ses pions. En juillet, Ursula von der Leyen a célébré l’inauguration en Estonie de la première usine d’aimants permanents à base de terres rares en Europe, qui sera approvisionnée par une mine à l’ouest du Groenland. Il s’agira de «la première chaîne d’approvisionnement de la mine à l’aimant en Europe», s’est félicitée la présidente de la Commission européenne, qui élabore une législation pour accroître et diversifier l’approvisionnement de l’UE en métaux critiques.

L’indépendance par les métaux?

Au Groenland, certains perçoivent cette ruée vers les métaux comme le chemin vers l’indépendance tant attendue vis-à-vis du Danemark, en particulier depuis que l’île a obtenu le contrôle de ses sous-sols en 2009. Une chimère, selon Mariane Paviasen: «On n’atteint pas l’indépendance en dépendant de compagnies minières étrangères.» Et la militante de préciser ne pas s’opposer à toutes les mines, seulement à celles qui menacent l’environnement et la santé.

Reste que Greenland Minerals promet 750 emplois, dont la moitié proviendrait d’une main-d’œuvre étrangère. Une perspective attrayante pour un village dont la population n’a cessé de décliner depuis la fermeture de l’industrie de la crevette au tournant du millénaire. «Une mine ferait tourner la boutique, consent Matio Lund Morthensen, propriétaire d’un atelier de réparation automobile. Mais on voit ce qu’il se passe ailleurs: les compagnies prennent les richesses et laissent les déchets toxiques. La santé de notre village n’a pas de prix.»

A Narsaq, les partisans de la mine se font discrets. Contactés à de multiples reprises, un fermier et un élu favorables au projet n’ont pas donné suite. «Ils promettent des emplois, mais on ne pourra plus pêcher si les eaux sont polluées», dénonce Niels Sakariassen, à la tête de la poissonnerie – un des principaux employeurs de la région, avec l’abattoir d’agneaux.

«On n’a pas besoin d’emplois pour trente-sept ans, mais de manière durable», tranche Mariane Paviasen. Pour elle, il est possible de développer la région avec la pêche, le tourisme et l’agriculture, la région de Narsaq étant l’une des seules du Groenland avec des terres arables. «Narsaq a perdu dix ans de développement, soupire-t-elle. Avec la mine, personne n’osait investir, se projeter. Mais le potentiel est énorme.»

Aviaja Lennert, bergère à Tasiusaq, dans la région de Qassiarsuk — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
Aviaja Lennert, bergère à Tasiusaq, dans la région de Qassiarsuk — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

Le combat des bergers

Au volant de son 4x4, Aviâja Lennert, fermière à quelques kilomètres de Narsaq, dévale une route terreuse avec fracas. Des moutons pâturent dans les champs, ponctués de mares desséchées. «L’été a été sec», commente-t-elle, avant de tirer sur le frein à main. Elle sort du véhicule et grimpe jusqu’au sommet d’une butte. «C’est là-bas qu’ils vont creuser», dit-elle en désignant une montagne grisâtre à l’horizon, au pied de laquelle paissent ses moutons. Les eaux usées du projet seront déversées dans le fjord de Sermilik, au bord duquel sont installées sa ferme et son auberge. «Je crains pour l’avenir de mes enfants. Si la mine ouvre, nous devrons partir. Ce sera la fin de notre culture», déplore-t-elle le regard presque résigné.

Aviâja Lennert, qui enseigne aussi à l’école du coin, n’est pas la seule bergère concernée par le projet minier. En tout, une dizaine de familles d’agriculteurs, pour environ 8000 moutons, cohabitent dans la région de Qassiarsuk, patrimoine mondial de l’Unesco. C’est ici que le Viking Erik le Rouge installa la première colonie européenne de l’île, en 982. C’est à ces champs verdoyants que le Groenland doit son nom de «terre verte».

Près de 8000 moutons paissent dans la région agricole de Qassiarsuk, là où le Viking Erik Le Rouge avait installé sa colonie il y a plus de mille ans. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
Près de 8000 moutons paissent dans la région agricole de Qassiarsuk, là où le Viking Erik Le Rouge avait installé sa colonie il y a plus de mille ans. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

Naasunnguaq Lund, fermière de 33 ans à Qassiarsuk, était enceinte de son premier enfant quand le parti conservateur Siumut a levé l’interdiction d’exploiter de l’uranium en 2013. Elle venait alors de s’installer dans la ferme de son mari, à une vingtaine de kilomètres en aval de la mine. «Les gens nous disaient qu’ils n’achèteraient plus notre viande, soupire-t-elle, assise dans la cuisine de son auberge de jeunesse. Personne ne nous a consultés.»

Naasunnguaq Lund organise des tours à cheval dans le fjord. Une forme de tourisme durable, aligné sur les valeurs du couple, dont la ferme est alimentée par une pompe hydroélectrique. «Quand on est fermier, on vit avec la terre. On apprend de nos mains, dit-elle d’un air pensif. Quand il y a un problème, on trouve une solution. C’est cela, pour nous, l’indépendance.»

L’arbre qui cache la mine

Le soleil décline sur Narsaq, et s’étire sur des terres agricoles et des drôles d’arbustes. Planter une forêt sur une île où aucun arbre ne pousse, c’est la mission que s’est donnée Niels Sakariassen, il y a une trentaine d’années. «Pour protéger le climat», dit-il fièrement. Il me conduit jusqu’à une parcelle de pins, derrière laquelle se devine la montagne de Kvanefjeld en toile de fond. «Je les ai plantés quand la compagnie a obtenu sa première licence d’exploration, en 2007. Quand ils cacheront la vue, on aura gagné le combat.»

Niels Sakariassen devant les arbres qu'il a planté chez lui pour masquer la vue sur la mine. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news
Niels Sakariassen devant les arbres qu'il a planté chez lui pour masquer la vue sur la mine. — © Rachel B. Häubi / Heidi.news

C’est encore loin d’être le cas. En décembre 2022, le gouvernement a renouvelé la licence d’exploration de Greenland Minerals pour trois ans. D’ici là, les élections pourront renverser le statu quo sur l’extraction d’uranium. En attendant, les habitants sont sur un second front: à une quinzaine de kilomètres de là, une autre mine de terres rares, dont les teneurs en uranium sont plus faibles, a obtenu le feu vert pour l’exploitation en 2020. Elle est en quête d’investisseurs. La guerre des métaux ne fait que commencer.

Lire finalement: Controverse autour d’une mine de Glencore au Pérou, accusée de polluer «l’air, l’eau et les sols»

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Cet article a été réalisé avec le soutien de la Fondation Liliane Jordi pour le journalisme, l’Association suisse du journalisme scientifique et Journafonds.