L’avalanche
de leur vie

Ils sont tous coutumiers des pentes enneigées, mais cela ne les a pas empêchés de se faire piéger. Quatre victimes racontent leur expérience. Ce jour où la montagne, un instant, a trahi leur confiance.

Caroline Christinaz et Servan Peca , journalistes pour Le Temps

Publié le 27 janvier 2018
10 minutes de lecture

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Il a fallu plusieurs mois à Cachou pour pouvoir à nouveau regarder les montagnes sans ressentir un profond dégoût. Pour elle, plus que pour bien d’autres, cet hiver est particulier. Le danger d’avalanche accru exacerbe sa méfiance. «Avant mon avalanche, j’aurais évité les randonnées par danger 5. Maintenant, je ne peux simplement pas m’imaginer aller dans un fond de vallée.»

Pour cette jeune femme, le choc post-traumatique a été plus difficile à gérer que l’avalanche elle-même. «Je ne regardais pas la réalité en face. Je n’avais plus de contact avec mes enfants. Je pleurais tous les soirs.» C’était il y a moins d’un an et elle ne s’en est pas encore totalement remise.

Impossible à oublier. Si les cicatrices laissées par les avalanches sur le manteau neigeux sont éphémères, elles demeurent indélébiles dans l’esprit de leurs victimes. Comme si les secondes avaient, à cet instant, pris l’apparence d’heures, le temps leur a soudain paru plus long. Tous se souviennent miette par miette de l’avalanche qui a failli emporter leur vie. Ces 8 décembre, 22 janvier, 1er et 22 avril sont restés ancrés dans leur mémoire.

«La montagne s’est détachée»

C’était le premier jour de poudreuse de la saison. Il avait neigé la veille et le bulletin indiquait un danger de niveau 3. Inconditionnelle de la godille, Diane dévale les pentes enneigées depuis des années. Ce qu’elle aime, c’est tracer des virages dans la neige vierge, parallèlement à ceux du guide. Sur les photos, c’est esthétique. Ce jour-là, comme à l’accoutumée, à peine arrêtée à côté du professeur de ski, elle dégaine son appareil et se retourne vers la pente qu’elle vient de tracer pour la photographier. «C’est à cet instant que j’ai vu la montagne se détacher.»

A près de 3000 mètres d’altitude, les cristaux de neige étincelaient dans l’air vif. Ce jour-là, différents éléments avaient rendu Diane craintive. «Normalement, pour faire du hors-piste, j’ai toujours recours à un guide. Mais cette fois, nous avions pris un professeur de ski», explique-t-elle. Le moniteur a emmené ses clients à Back Mont-Fort, un hors-piste prisé des 4 Vallées. «Je n’avais pas envie d’y aller, car on m’avait toujours dit qu’il ne fallait pas y descendre juste après des chutes de neige.» Mais la motivation du groupe a été plus forte que ses appréhensions. Au sommet de la télécabine, elle a tourné le dos au Grand-Combin et plongé derrière ses amis sous la Rosablanche, pour suivre l’itinéraire normal qui sinue entre les glaciers.

Skier léger, ne pas trop appuyer

C’est dans la même région que Christian a vu le sol se dérober sous ses skis. Il était 13h, le 1er avril. Une neige fraîche et étonnamment poudreuse pour la saison avait placé le Valais en danger 3. Sur l’ultime pente avant le barrage de Cleuson, le trentenaire est le dernier à descendre. Il jette son dévolu sur un itinéraire vierge, à quelques mètres des traces de ses camarades. Dans sa tête, il se répète: skier léger, ne pas trop appuyer dans les virages, être fluide.

Il s'est senti totalement impuissant. Rescapé de l'avalanche, Christian s'en éloigne sur un ski. Il retrouvera le second au printemps.

Dès qu’il franchit la rupture de pente, il aperçoit une fissure déchirer le manteau neigeux. Pas un bruit, juste un éclair. «C’est une sensation particulière. Tout à coup, toute la neige ondulait autour de moi. Comme si j’avais brisé un miroir. D’abord, ça se craquelle de côté et les fractures donnent l’impression de se rapprocher de toi. Tout devient fluide et se met en mouvement.» Un instant, il se surprend à admirer la beauté de la scène dont il fait partie. L’avalanche prenant de l’envergure, le ravissement disparaît. Et son combat commence.

Comment porter secours à une victime d'avalanche? Les conseils de Yann Décaillet, guide de montagne.

«Comme une bagarre»

Il tente d’appliquer certains préceptes de skieurs avertis. Tirer une ligne droite et se réfugier en lieu sûr. «J’ai presque réussi, j’y croyais, vraiment. Mais l’avalanche a emporté mes skis», se souvient-il. Une fois pris au piège, nager dans la coulée s’avère aussi impossible. En fait, Christian est totalement impuissant. La montagne n’y porte aucune attention, mais le skieur est à sa merci.

«C’est comme une bagarre. Lorsque tu es couché et qu’un inconnu t’assène des coups. Tu es incapable de te relever, les coups s’abattent sur toi et tu dois encaisser. C’est très physique. Et mentalement, il faut tenir.» Dans sa chute, il garde les yeux ouverts. Dilatées, ses pupilles sont assaillies de flashs, successivement blancs et bleus.

«Avec le bleu, je prenais un coup. Le blanc était synonyme d’une courte trêve.» Au-delà de la douleur, c’est le manque d’air qui l’angoisse. Dès sa première respiration, de la neige légère s’introduit dans ses poumons. Il met son bras en écharpe autour de sa bouche. «C’est tout ce que j’ai pu faire.»

Une randonnée cher payée

Quand la plaque se détache sous ses skis, Hubert a le réflexe de tirer sur la poignée de son sac airbag. Ce jour de janvier, le danger venait de passer du 3 au 2. Malgré ses quinze années d’expérience et ses précautions, Hubert est capturé par une plaque à vent dissimulée sous le manteau neigeux. Sous le col des Pauvres, dans les Alpes vaudoises, il dévale la pente sur 1000 mètres. «Si je n’avais pas eu d’airbag, j’aurais sans doute été enseveli sous 2 mètres de neige», témoigne-t-il.

L’homme a eu la vie sauve, mais l’avalanche lui a coûté une jambe. «J’ai senti mon corps être étiré, mais je ne me souviens pas de douleur particulière liée à la perte d’un membre», livre ce chef de course du club alpin suisse.

Hubert a toujours été prudent. Jamais, dit-il, il ne se permettait d’aborder des pentes de plus de 30° avec un groupe par danger 3. Mais seul, il s’autorisait quelques écarts. «C’est ridicule, comme si ma vie valait moins que celle des autres», ressasse-t-il. Cette randonnée est cher payée, mais il veut en tirer un message préventif. «L’airbag ne suffit pas à se tirer d’affaire. Et désormais, alors que j’ai repris le ski, même en danger 2, je rechigne à m’approcher des pentes en hors-piste.»

Trouver une explication

A les entendre, arpenter la montagne peut s’apparenter à une partie de roulette russe. Malgré l’incertitude, toutes les victimes tentent de trouver une explication à leur sort. «Notre avalanche s’est déclenchée sur une moraine, un terrain qui, selon les montagnards, est plus propice au phénomène», souligne Diane. «Il y avait trop de neige fraîche, une rupture de pente et le tout sur une face nord», suppose Christian. Aucun n’ose évoquer la malchance.

Pour Cachou, toutefois, la cause de son avalanche est demeurée obscure, jusqu’à son retour à la cabane. Cette journée d’avril 2017, elle ne distinguait pas la terre du ciel, tant le jour était blanc. Alors qu’elle montait en peaux de phoque, derrière un guide de montagne, à Valgrisenche, en Italie, le danger est venu des airs. «La corniche qui surmontait la falaise que nous étions en train de longer s’est abattue sur nous», raconte la skieuse. Le choc est inattendu. Il renverse une partie du groupe et l’emporte dans la neige. Elle avait déjà vécu une avalanche en 2004, mais elle en gardait presque un sentiment agréable. «C’était comme sur un tapis volant et j’avais pu m’en extraire seule», se souvient cette jeune femme. Mais treize ans plus tard, sans doute parce qu’elle est alors jeune maman, elle sent chaque seconde passer, une à une, comme une torture.

La tête sous la neige, elle ne voit que du noir. «J’ai pensé que tout était fini», raconte-t-elle. Quand le noir vire au gris, c’est pour elle un signe d’espoir. L’avalanche ralentit: «J’ai sorti une main et par chance je suis parvenue à dégager ma bouche. Je me suis mise à hurler mais je n’ai rien entendu car la neige comprimait ma tête.»

Emprisonnée dans la neige

Aussitôt, la neige se pétrifie autour d’elle, lui rendant tout mouvement impossible. «C’est à cet instant que l’angoisse est devenue plus forte encore, car bien que tout fût arrêté, je craignais qu’une nouvelle avalanche ne s’abatte sur nous.» Ça n’a pas été le cas, mais Cachou est emprisonnée dans la neige.

C'est en montant à la Pointe Boveire que Cachou se fait emporter pour la première fois, en 2004. Restée à la surface de la coulée, elle se souvient d'une sensation presque agréable. «Comme sur un tapis volant».

Ses camarades parviennent à l’en extraire. Physiquement, elle s’en sort avec une cheville cassée. Mentalement, c’est une fracture ouverte. Elle a vu son amie retirer de sa bouche une boule de neige de la taille d’un œuf. Elle a cru que jamais plus elle ne verrait ses enfants et son mari. A ses yeux, la montagne, cette amie de longue date, lui montrait un autre visage. Celui-ci était funeste.

Diane aussi a découvert la face pernicieuse de la montagne. Une fois l’avalanche immobilisée, son amie manque à l’appel. «Elle a été retrouvée sous plusieurs mètres de neige. Ce sont sans doute les dragonnes de ses bâtons qui l’ont tirée vers le bas. Elle est décédée quatre jours plus tard à l’hôpital.»

Extrait d'une bande-dessinée qui aura aidé Cachou à soigner son traumatisme.

Malgré les années écoulées, au fond d’elle, une rancœur la taraude encore. «Pendant les recherches, d’autres skieurs se sont approchés afin de nous venir en aide. C’était plein de bonnes intentions, mais ils n’avaient pas éteint leur DVA (détecteur de victimes d’avalanche) et, dans la confusion, leur venue a brouillé les pistes.» La victime a été retrouvée après quinze minutes. Il en a fallu quinze autres pour que l’hélicoptère arrive.

Y retourner

Leur blessure est profonde. Les victimes ont été trahies par la montagne, mais elles ne sont pas rancunières. Elles sont moins dupes. Et elles lui ont pardonné. Impossible d’y renoncer entièrement.

Désormais, chaque victime, à sa manière, aborde la montagne d’une façon différente. Hubert n’a plus envie. Christian est plus prudent. Diane ne sort des pistes qu’accompagnée de guides de confiance, car eux seuls parviennent à calmer ses peurs. Quant à Cachou, elle sent de nouveau une excitation naître au fond d’elle lorsqu’il neige. Elle envisage de bientôt y retourner. Car la montagne, elle ne l’a jamais vraiment quittée.

L’échelle des dangers d’avalanches a changé
Le degré 4 est étendu vers le bas et interviendra plus souvent désormais. Mais le bureau des avalanches, le SLF, veut à tout prix éviter que le danger soit sous-estimé.
Cette semaine, le SLF est difficile à joindre, «absorbé par la situation actuelle», nous dit-on depuis Davos. Il est vrai que c’est un hiver rare, pour ne pas dire unique, par l’intensité des précipitations.
Mais ses conditions exceptionnelles ne font pas que bouleverser le quotidien de l’institut pour l’étude pour la neige et des avalanches. Elles ne provoquent pas seulement blocages et chaos sur les routes et dans les villages de montagne. Elles dissimulent aussi un changement dans l’échelle des dangers d’avalanche.
Seulement aux professionnels
Depuis cet hiver, le SLF a décidé de modifier quelques-uns de ses critères. L’objectif était de corriger les différences avec certains pays voisins. La principale conséquence est que le degré de danger 4 (fort) est désormais plus étendu. Vers le bas. «Les degrés 3 les plus élevés deviendront des degrés 4», résume Thomas Stucki. Mais le responsable de l’équipe Prévisions d’avalanches du SLF est prudent dans le choix des mots. Il sait que le sujet est sensible. «Cela ne concernera qu’une poignée de cas par hiver.» En termes de communication, c’est un vrai exercice d’équilibriste pour le SLF. Parce que d’une part, certains services de sécurité se mettent en branle de manière systématique, lorsque le degré 4 est affiché. «Nous avons donc modifié la manière de rédiger nos recommandations, qui était plus strictes auparavant, précise Thomas Stucki. Chaque risque mérite d’être analysé localement, sur la base de ses propres mesures et observations.»
D’autre part, le SLF devait gérer les effets de ce changement sur les skieurs hors-piste, les randonneurs ou les alpinistes. Si l’institut l’a seulement communiqué aux professionnels de la montagne, et non pas au grand public, c’est parce qu’il veut éviter que le danger soit sous-estimé par ceux qui consultent son bulletin, avant de prévoir une sortie en montagne.
Le degré 3 est le plus mortel
Avant que cette décision ne soit prise, une étude (non publiée) a été réalisée. Elle a pu s’appuyer sur les milliers de données qu’a accumulées le SLF depuis l’hiver 1937-1938. En regard du changement d’échelle, cette statistique est particulièrement équivoque: au cours des vingt dernières années, seulement 5% des accidents mortels se sont produits pendant un degré 4. Par contre, 60% des décès sont intervenus lorsque le degré de danger était à 3.
Parce qu’en degré 4, les sorties sont beaucoup moins nombreuses? Des professionnels de la montagne nous le confirment: le passage du danger 3 au danger 4 est rédhibitoire. Il décourage une immense majorité des skieurs hors piste. «Les situations avec un degré 3 sont beaucoup plus fréquentes que les autres, ajoute Thomas Stucki. Et elles offrent souvent de belles conditions pour les randonnées. Mais il est évident que si l’on affiche un degré 4, c’est qu’il y a vraiment du danger.»
Accidents mortels par degré de danger
Accidents d'avalanche mortels (20 ans)