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Climat

En 2100, il ne restera au mieux qu’une cinquantaine de glaciers en Suisse

Les projections du glaciologue Matthias Huss sont alarmantes. Si les températures s’élèvent de 2 degrés d’ici à la fin du siècle, seuls 48 glaciers survivraient en Suisse. Avec un réchauffement plus extrême, il pourrait n’en rester que 11, sur les quelque 1400 actuels

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Légendes

Glaciers qui survivraient à un réchauffement de 2°C

Glaciers qui existeraient toujours en 2100 avec un réchauffement jusqu'à 6°C


Quelques chiffres:

«Pour la première fois cette année, je me suis réellement rendu compte que les glaciers disparaissaient.» Les mots de Matthias Huss, glaciologue à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, reflètent une triste réalité. Cet été, les glaciers suisses ont souffert. Ils ont perdu, en moyenne, plus de 2,5% de leur volume. Leur retrait se poursuit donc et semble irréversible. D’ici à la fin du siècle, la très grande majorité des quelque 1400 glaciers que compte notre pays aura disparu.

Cette réalité tout le monde la connaît. Mais les chiffres parfois parlent plus que les mots. Pour se rendre compte de l’importance de ce retrait, Matthias Huss a réalisé deux projections issues d’un modèle glaciologique. La première, qui prend en compte le scénario retenu dans l’Accord de Paris, conclut que, d’ici à 2100, 48 glaciers seulement survivraient, avec une taille considérable, à un réchauffement climatique de 2 degrés. Et non sans conséquences, leur volume diminuerait, en moyenne, de plus de moitié. Le constat est encore plus catastrophique avec un réchauffement allant jusqu’à 6 degrés dans les Alpes. Il ne resterait que 11 glaciers dans notre pays à la fin du siècle. Et l’on pourrait ne pas les reconnaître tant leurs contours auraient changé. Leur perte moyenne de volume avoisinerait en effet les 90%. «Aujourd’hui, il semble pourtant que l’on se dirige plutôt vers ce deuxième schéma, qui est extrême, si on ne réagit pas très vite», souligne Matthias Huss.

Une définition subjective du glacier

Le glaciologue précise toutefois que, dans les faits, à l’horizon 2100, il existera un nombre plus élevé d’étendues de glace dans notre pays. Mais on ne pourra plus les considérer comme des glaciers. «Pour réaliser nos projections, il a fallu définir ce qu’est un glacier. Est-ce qu’une petite étendue de glace entièrement recouverte par des rochers entre dans cette définition? La réponse est non», explique-t-il. Pour le scénario d’un réchauffement climatique limité à 2 degrés, il considère, par exemple, que seuls les glaciers qui ont perdu moins de 60% de leur surface et de 75% de leur volume conservent leur statut. Matthias Huss admet que ce point de vue est subjectif et que tous les scientifiques ne le partagent peut-être pas. «Mais un glacier doit rester un glacier, avec tout ce que cela implique notamment au niveau touristique», argumente-t-il.

Quel que soit le scénario, le résultat est effroyable. «C’est une catastrophe», admet celui qui est également membre de la commission de l’Académie suisse des sciences naturelles. Son côté optimiste aimerait lui faire croire qu’au final la réalité ne sera pas aussi extrême que les prévisions. Mais il ne se fait guère d’illusions: «Tous les modèles, qu’ils soient réalisés en Suisse ou ailleurs dans le monde, tendent vers la même conclusion, à savoir la disparition de la quasi-totalité des glaciers suisses. Avec le réchauffement climatique que l’on prévoit aujourd’hui, il ne peut pas en être autrement.»

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Une évolution inévitable

Les glaciers réagissent à la hausse des températures. Leur évolution lors des cent cinquante dernières années le prouve. Depuis la fin du petit âge glaciaire, aux alentours de 1850, certains, comme ceux situés dans le Parc national suisse aux Grisons, ont disparu. Les autres reculent. «Ils ont perdu deux tiers de leur volume, une perte énorme, avec une hausse des températures de seulement 1,5 degré», constate Matthias Huss. Le scénario le plus optimiste d’ici à 2100 table, lui, sur une augmentation de 2 degrés dans les Alpes. Le retrait des glaciers va donc perdurer. «Beaucoup de petits glaciers vont disparaître dans les cinq ou dix prochaines années», se désole le glaciologue. Et cette évolution se produira même si l’homme arrêtait toutes ses émissions de CO2, qui influencent le changement climatique, d’un coup de baguette magique.

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Pour les glaciers suisses, «il est presque trop tard»

«Le système climatique réagit lentement, précise Matthias Huss. Si l’on stoppait aujourd’hui les émissions de gaz carbonique, il faudrait plusieurs années pour qu’il se stabilise.» Il en va de même pour les glaciers. Une interruption totale des émissions de CO2 ne signifierait pas un arrêt de leur recul. L’exemple du glacier d’Aletsch est marquant, selon le glaciologue: «Si le climat se figeait à son état actuel, le glacier perdrait 50% de son volume pour se stabiliser.»

Si pour les glaciers suisses «il est presque trop tard», d’après Matthias Huss, il ne faut pas y voir une raison de ne rien tenter pour enrayer le phénomène. Cela nécessiterait que le réchauffement climatique ne dépasse pas les 2 degrés. «Il est important d’agir pour les glaciers du reste du monde. Et surtout pour les calottes glaciaires. Leur fonte aurait un impact très important sur le niveau des mers et cela serait désastreux», conclut-il.


Des destins diamétralement opposés

Les glaciers suisses ne sont pas sur un pied d’égalité face au réchauffement climatique. Et cela ne dépend pas que de leur taille. «Il y a des grands glaciers qu’on ne peut plus sauver», précise le glaciologue Matthias Huss. Leur altitude en revanche est déterminante. Les glaciers qui se situent à haute altitude ont plus de chances de survie. Cela s’explique par le fait que, même si le climat se réchauffe, les températures en haute montagne seraient toujours assez froides pour permettre à la glace de résister.

Le glacier de la Plaine Morte, situé au-dessus de Crans-Montana (VS), s’étale aujourd’hui sur près de 8 km². Il ne survivra pourtant pas au réchauffement climatique. La situation est identique pour celui de Tsanfleuron, situé entre le col du Sanetsch et les Diablerets. «Ces deux glaciers n’ont pas de partie haute, où de la neige peut s’accumuler pour ensuite les nourrir», explique Matthias Huss. Ils disparaîtront donc de la carte, et ce même si la hausse des températures n’excède pas les 2 degrés d’ici à la fin du siècle.

Si la quasi-totalité des glaciers suisses sont voués au même sort, il existe de rares exceptions. Une dizaine d’entre eux sont assurés, selon les projections de Matthias Huss, de survivre au réchauffement climatique, même s’il devait être extrême (+6 degrés). Le grand glacier d’Aletsch, le plus grand d’Europe, en fait partie. Mais il ne ressemblerait en rien à ce qu’il est aujourd’hui. Son volume diminuerait de 90%. Sa grande langue, qui le caractérise, disparaîtrait complètement. Il ne subsisterait que les parties sommitales du glacier, situées à une altitude suffisamment élevée pour résister.


Texte et carte: Grégoire Baur
Format web: César Greppin