Mon horloger est un robot

Un reportage d'Adrià Budry Carbó

Des machines toujours plus perfectionnées remplacent les sous-traitants. Dans l'horlogerie, tous les segments vivent leur révolution industrielle. Avec plus ou moins de discrétion.

Reportage: Adrià Budry Carbó
  •  Photos: Swatch Group & Adrià Budry Carbó
  •  Design: César Greppin

BONCOURT est située à la frontière entre la France et la Suisse, dans le canton du Jura, dans le district de Porrentruy.

Le long des lignes de production, des dizaines de bras mécaniques s’activent sur de minuscules composants. Pas de trace d’un horloger. Les humains qui déambulent dans les couloirs aseptisés de l’usine Swatch de Boncourt (JU) sont «pilotes de ligne automatisée», «automaticiens» ou «graphistes». Drapés dans leurs blouses blanches, ils supervisent derrière leurs écrans les 170 étapes nécessaires à la fabrication du mouvement Sistem51.

Dans l’usine, les bras mécaniques continuent inlassablement à polir, visser et assembler chacun des 51 composants du mouvement de Swatch, guidés par leurs yeux de verre qui analysent une dizaine d’images par seconde. L’usine produit une montre toutes les six minutes. Un rythme impossible à tenir pour les humains.

La manufacture date de 2013. A l’époque, personne n’avait jugé que Swatch était entré dans l’industrie 4.0. Mais les temps ont changé. Drones livreurs, humanoïdes instructeurs ou accompagnants: les robots envahissent peu à peu notre quotidien. Et tout le monde ne parle plus que de la quatrième révolution industrielle, celle qui doit connecter les machines entre elles, depuis que Klaus Schwab en a fait la thématique principale du Forum de Davos 2016.

Mais au-delà des cercles technophiles, on craint que l’économie 4.0 ne soit plus en mesure de créer suffisamment de postes de travail. Le mécanisme de «destruction créatrice» se serait-il enrayé? En 2016, le secteur horloger a perdu 2000 emplois, selon la Convention patronale de l’industrie horlogère. C’est plus de 4% des effectifs. La conjoncture est en cause, mais la tendance de fond est réelle.

Le royaume du tout-mécanique

Principales victimes: les sous-traitants – qui produisent des cadrans ou de petits composants. A l’image de Damien, qui nous a demandé de modifier son nom et sa voix par peur de représailles commerciales. Après des années de bons et loyaux services pour une grande marque horlogère, ce sertisseur indépendant se retrouve à écumer les marchés pour vendre des bijoux artisanaux. Faute de commandes horlogères, cet homme dans la force de l’âge doit désormais composer avec la météo et le scepticisme des badauds.

Les marques n'ont plus besoin de bijoutiers ou de graveurs
Damien, sous-traitant horloger

Dans l’éternel combat de l’homme contre la machine, Damien fait partie de ceux que l’on retrouve sur le bord de la route. A la suite d’un énième changement à la tête du groupe horloger, la nouvelle direction décide d’automatiser le sertissage de ses montres. Damien venait pourtant de signer – sous la pression – un contrat de «partenariat exclusif». «Toute la production part dans des usines à Genève ou La Chaux-de-Fonds, déplore Damien. Aujourd’hui, les marques n’ont plus besoin de bijoutiers ou de graveurs. N’importe qui peut manipuler leurs machines.» Illustration de cette tendance: certains sertisseurs ont fini par devoir «retoucher au burin des pièces qui avaient été serties mécaniquement pour faire croire qu’elles avaient été faites à la main», dénonce-t-il.

Pour Damien, l'horlogerie est victime de surproduction

Alain Marietta a bien voulu nous servir de guide dans l’une de ses usines qui grésille. Patron du sous-traitant Metalem (350’000 pièces par an) et président de la chambre de commerce neuchâteloise, il reconnaît les difficultés vécues par les petits sous-traitants: «Heureusement que certains se sont diversifiés dans les technologies médicales. En ce moment, il y a effectivement un certain nombre de petites entreprises qui ferment, parce que le secteur n’a – entre guillemets – plus assez de miettes à leur donner.»

L’horlogerie en «crise identitaire»

C’est là tout le paradoxe de l’horlogerie suisse. Portée aux nues pour ses valeurs traditionnelles et son respect du savoir-faire artisanal, le secteur s’est massivement industrialisé ses 20 dernières années pour faire face à la demande. Pour le chercheur Hervé Munz, qui a consacré sa thèse à la problématique de la transmission du savoir-faire horloger, c’est toute l’industrie qui vit une «crise identitaire».

Dans le secteur, il y a ceux, dans l'entrée de gamme, qui ont fait de la technologie un argument de vente et qui vous ouvrent facilement leur porte. Et puis, plus on monte en gamme et plus il devient difficile de visiter les sites de production. La tendance à l’automatisation affecte pourtant tous les modèles. «Dans les centres d’usinage, les pièces ne sont même plus touchées par des horlogers. Croyez-vous vraiment qu’on soit encore dans le «luxe patrimonial» quand on produit – comme les grandes marques – 40 000 unités par an?», interpelle Hervé Munz. Impossible d'assurer une telle production sans intégrer un certain degré d'automatisation, même quand on a fait du savoir-faire artisanal son principal outil marketing. Finalement, seuls ceux qui produisent quelques dizaines de pièces par an peuvent se permettre de réellement tout effectuer à la main, explique l'anthropologue qui était présent lors du dernier Salon international de la haute horlogerie (SIHH) de Genève.

Chez Tissot, une autre marque du groupe Swatch, on est très fier du nouveau centre de stockage du Locle (NE). Dans cet ancien parking reconverti, les robots ont remplacé les magasiniers. Chaque jour, ils déplacent 20’000 montres et 120’000 composants le long des six allées de cet espace de 7500 mètres cubes. Au rythme de cinq mètres par seconde.

En 2013, il fallait 30 employés pour déplacer le million de composants de la marque. Il faut aujourd’hui 7 personnes pour activer les «transporteurs» qui trient 5 millions de pièces par an. Les collaborateurs devenus obsolètes ont été affectés à d’autres tâches. La marque assume son identité industrielle. Comme Swatch, elle n’a d’autres choix, pour produire de l’entrée de gamme en Suisse de manière compétitive.

Une conjoncture défavorable

L’horlogerie ne passe pas par ses meilleures heures. La mécanisation n’est pas seule responsable du recul de l’emploi. En 2016, les exportations ont reculé de 9,9%, à 19,4 milliards de francs, atteignant leur niveau de 2011. En cause: une évolution défavorable des taux de change, les tensions géopolitiques mais aussi le lancement en 2013 d’une campagne anti-corruption en Chine – principal marché d’exportation – qui limitent les possibilités d’acheter des biens de luxe.

C’est là tout l’enjeu pour les grands groupes. Structurellement, tant Tissot que Swatch soulignent que l’emploi n’a pas souffert de l’automatisation. «Il n’y a pas moins d’employés, il y a des profils différents», réagit Carlo Giordanetti. Pour le directeur de création de Swatch: «On n’a pas éliminé le savoir-faire, l’intelligence et la contribution de l’horloger mais on l’a fait évoluer vers une nouvelle façon de voir la profession.» L’usine de Boncourt emploie quelque 400 personnes, la moitié d’entre-elles sont directement affectées au mouvement Sistem51, de «fabrication 100% suisse», comme rappelé par la marque.

Nous avons fait évoluer le métier d'horloger
CARLO GIORDANETTI, directeur artistique Swatch

A l’intérieur même du syndicat Unia, on n’est pas du même avis quant aux effets de l’industrie 4.0 sur l’emploi. Alors que Pierluigi Fedele, directeur de la section transjurane, parle «d’emplois définitivement perdus», d’autres y voient une opportunité pour l’industrie suisse. «Le prix de l’automatisation a déjà été payé dans les années nonante. Ce sont les usines chinoises qui doivent à présent se faire du souci», souligne Christian Weber. Président de la commission industrie d’Unia Neuchâtel, il ne voit dans les discussions sur la fin du travail qu’un «fantasme de la bourgeoisie 4.0». Et de poursuivre: «On dirait qu’on cherche à se débarrasser du savoir-faire ouvrier. On voudrait nous faire croire que ça n’existe pas, qu’il suffit que la machine soit suffisamment précise. Et là, en tant que syndicat, on a une lutte à mener.»

L’éloge de la lenteur

Mais chaque crise donne l’opportunité à des indépendants de se repositionner sur des produits plus authentiques. A l’image d’Anita Porchet, émailleuse à Corcelles-le-Jorat (VD), qui lutte contre l’industrialisation de son métier et la contraction du temps: «J’espère que l’émaillage survivra au rouleau compresseur de l’économie de marché.»

À la recherche du temps perdu avec Anita Porchet

C’est aussi le cas Rexhep Rexhepi. Le fondateur de la marque horlogère AkriviA – 29 ans – est un puriste. Dans son atelier de Champel (GE), pas de trace de machine-outils à commande numérique (CNC) ou même de sableuse. Avec sa petite équipe de cinq personnes, ce jeune d’origine kosovare fabrique, lime et poli la quasi totalité des 170 à 300 composants de chacune de ses montres.

Chez les grands groupes horlogers on retrouve des robots un peu partout. Il suffit d’entrer des données pour fabriquer des pièces. Il n’y a pour moi rien de mal. Ce n’est juste plus le même métier», explique Rexhep Rexhepi tout en éliminant, de son index, les aspérités d’un minuscule composant horloger en les frottant à un mélange de pierre pilée et d’huile d’olive extra vierge. Une recette maison. Dans la branche, on appellerait ça de l’artisanat.

*Ce projet multimédia a été développé dans le cadre du Centre de formation au journalisme et aux médias (CFJM)