Bataille dans
la montagne
Comment Adula, le projet de parc national,
agite le Tessin et les Grisons

Le 27 novembre, les citoyens de 17 communes des cantons des Grisons et du Tessin votent sur un projet de nouveau parc national. Entre les montagnards qui redoutent une mise sous tutelle de la part de Berne, et ceux qui espèrent des avantages économiques, la polémique est vive. Reportage dans les vallées

Céline Zünd (Reportage)
  •   René Ruis et Keystone (photos)
  •   César Greppin (webdesign)
  •   Sultane Pion (montage)

Sur la carte, les deux communes se font face. La grisonne Vrin, au nord, et la tessinoise Olivone, au sud, réunies par le haut plateau de la Greina. Dans quelques jours, ces deux villages uniront peut-être leurs destins dans les urnes, avec celui de 15 autres communes. Leurs habitants diront s’ils souhaitent voir naître, entre les deux cantons, un vaste parc national, Adula. A quelques jours du scrutin, la tension monte dans les Alpes. Le cœur des montagnards balance. Une fronde s’est levée au fond des vallées contre ce projet, jugé trop contraignant par une poignée de contestataires.

Une soirée sous tension

Ce mercredi soir, ni la fraîcheur de l’air, ni le match de football opposant Barcelone à Manchester City n’ont empêché la foule de villageois d’emplir la salle polyvalente de la petite commune d’Olivone, dans la vallée tessinoise de Blenio. Ils sont quelque 500 à avoir répondu à l’invitation des défenseurs d’Adula.

Dans la région, cela faisait bien longtemps qu’une votation n’avait autant déchaîné les passions. Le 27 novembre, 17 villages, soit une population de quelque 16 000 personnes, se prononceront simultanément sur ce projet de parc national, porté par une alliance de représentants des communes, d’organisations écologistes et d’associations locales.

Ce dimanche-là, 16 ans de réflexions et de négociations trouveront leur épilogue dans les urnes. Pour devenir réalité, le parc devra convaincre au moins 13 communes. L’émotion est vive et les promoteurs d’Adula se déplacent de village en village depuis plusieurs semaines, pour tenter de gagner le vote des indécis.

Les architectes de ce projet géant promettent un parc national «nouvelle génération», alliant protection de la nature et développement économique. Pour réaliser cette équation, le parc est scindé en deux zones distinctes. Son cœur, 142 km² de terres protégées, dans lequel la nature doit avoir la priorité sur l’homme, avec comme point central le haut plateau de la Greina, à 2200 mètres, carrefour alpin entre les vallées du Tessin et des Grisons. Et une zone périphérique sur 1108 km², nettement moins réglementée, où l’activité humaine reprendrait ses droits.

La Greina, cette «toundra» alpine prisée des randonneurs en quête de grand air, est louée par les artisans du parc Adula comme un «exemple authentique des Alpes Suisses». Oasis de faune et de flore, avec comme point culminant le Rheinwaldhorn (piz Adula en italien), à 3402 mètres, c’est «l’une des plus grandes régions de Suisse où l’intervention humaine n’a pas laissé de trace significative», écrivent-ils sur leur site.

Le président de l’association: «L’occasion de relancer la région»

Olivone est un point névralgique de la bataille. Selon le règlement du parc Adula, la zone centrale doit s’étendre sur un territoire d’au moins 100 km². Or 54 des 142 km² du cœur du parc se trouvent sur le territoire de Blenio, auquel appartient Olivone. Si ses habitants disent «non» dimanche, ils feront capoter le projet à eux seuls.

Le président de l’association du parc, Fabrizio Keller, a fait le déplacement pour vanter les atouts d’un nouveau «levier» de développement local. A ses côtés, Claudio Zali, conseiller d’Etat tessinois, membre de la Lega, aux pommettes saillantes sous une frange de cheveux blonds: «Les vallées sont en difficulté. Les habitants doivent partir pour trouver du travail. Des institutions publiques ferment. Ce parc, c’est l’occasion de relancer la région, c’est un investissement dans le futur. Votez avec votre conscience!», lance-t-il au public.

Dans ces régions isolées, où le tourisme périclite et les jeunes qui partent se former ailleurs reviennent de moins en moins souvent, les promoteur du parc redoublent d’arguments économiques pour tenter de convaincre. Ils citent une étude réalisée auprès du parc national Engadine, dans les Grisons, selon laquelle chaque franc investi en rapporte cinq. Ils annoncent la création d’itinéraires historiques ou encore d’un label «parc Adula», pour rendre les produits locaux plus attractifs et attirer de nouveaux touristes. Le parc national, s’il est validé, apportera à la région une enveloppe de 5,2 millions de francs annuels, financés à 60% par la Confédération et à 20% par les cantons du Tessin et des Grisons. Les 20 % restant seront pris en charge par les communes et des sponsors.

La maire: «A quoi bon?»

CLAUDIA BOSCHETTI STAUB, maire de Blenio et membre de la Lega tessinoise

Ces arguments laissent de marbre la maire fraîchement élue de Blenio, employée à la poste d’Olivone et membre de la Lega tessinoise. Claudia Boschetti Straub se distingue de son collègue de parti cantonal par une opposition féroce à ce projet. Cette posture dissonante, dans une municipalité en majorité acquise au parc, lui a pavé le chemin vers la mairie lors de l’élection communale, au printemps dernier. «Claudio Zali nous dit qu’il faut prendre ce train, car il ne passera pas deux fois. Mais s’il nous amène en Sibérie, à quoi bon? Lui, il ne vit pas ici, il ne sait pas. Nous, on se rend bien compte qu’on perdra notre autonomie et l’on ne voit pas bien ce qu’on gagne en échange», dit-elle, le regard bleu acier.

Le vieux montagnard: «On ne veut pas sacrifier notre liberté»

Dans le public, les questions se bousculent: les alpinistes pourront-ils encore franchir les cols à leur guise? Le financement du parc est-il garanti? Les chasseurs deviendront-ils persona non grata sur la montagne?

Soudain, une voix se détache du brouhaha: «Et à l’avenir, faudra-t-il prendre un ticket d’entrée pour se promener sur la Greina?» La question est posée par Marcello Monighetti, figure bien connue de la région. Ancien maire de la commune d’Olivone, il s’occupe de l’une des trois cabanes du Club alpin suisse perchées sur le haut plateau. Le montagnard considère ce parc comme sa «dernière bataille politique». Pourtant, il n’a pas toujours été contre: «Au début, on nous disait que nous pourrions décider, j’étais enthousiaste, je pensais qu’on allait développer les activités sportives dans la région», explique-t-il. Désormais, l’enfant de la vallée de Blenio redoute une mise sous tutelle, par la Berne fédérale, de ces contrées alpines où il a grandi.

Ses arguments font mouche auprès de nombreux villageois méfiants envers les autorités et les organisations écologiques, au premier rang desquelles Pro Natura, qui ont contribué à dessiner les contours du parc. A force de compromis entre les groupes d’intérêts locaux et les défenseurs de la nature, les artisans d’Adula se sont mis d’accord sur un charte de 400 pages. Celle-ci stipule que, dans la zone centrale, il sera interdit de chasser, de pêcher, de quitter les chemins balisé, de cueillir des champignons ou encore de récolter des pierres.

Les promoteurs ont beau marteler que ces restrictions ne concernent pas les zones périphériques, qui verront leur potentiel dynamisé par la nouvelle attractivité de la région, le doute s’est insinué dans les vallées. Dans les salles des bistrots où trônent les trophées de sangliers, les arguments en faveur de la protection de la nature sont écartés au profit de considérations individuelles. Celles des chasseurs, des alpinistes ou des collectionneurs de pierres, qui redoutent de voir leur terrain de jeu limité. Ils jettent un regard irrité sur le promeneurs du dimanche et les touristes qui s’invitent dans le débat. «On ne veut pas sacrifier notre liberté», renchérit Marcello Monighetti.

L'écrivain contre la «réserve d'indiens»

Les contestataires ont trouvé dans la figure de Leo Tuor un allié de poids. L’écrivain, bien connu dans les Grisons, s’est lancé dans une campagne virulente contre le projet de parc Adula. Lorsqu’il ne travaille pas dans les bureaux feutrés de l’institut du Dicziunari Rumantsch Grischun (IDRG), à Coire, principal éditeur de dictionnaire romanche, qui scrute les évolutions du quatrième idiome helvétique depuis le XVIe siècle, il passe son temps à écrire, dans sa maison à Sumvitg, ou à s’occuper de ses trois fils. «Je vendrais mon âme si j’acceptais cette réserve d’indiens», lance-t-il d’entrée de jeu.

Son âme, c’est aussi celle d’un berger: l’écrivain originaire de Rabius, dans le Surselva, a gardé les moutons durant quatorze étés dans les Alpes grisonnes. Il s’insurge aujourd’hui contre les restrictions des pâturages, prévues dans la charte, sur le territoire du parc Adula. «Ceux qui prétendent protéger la nature sont des bureaucrates qui n’y connaissent rien. L’homme n’a plus le droit de déplacer une pierre sur la montagne, mais le loup peut s’y épanouir librement. C’est une mise en scène: la nature n’a jamais été immaculée, c’est un lieu de culture. Dans ce pays, il y a des croix jusqu’au sommet des montagnes.»

Leo Tuor n’en est pas à sa première bataille politique. A la fin des années 1980, il s’était mêlé à la fronde villageoise, dans sa vallée, contre la création d’un lac artificiel sur le plateau de la Greina, destiné à accueillir un barrage hydraulique. Elle lui avait inspiré les paroles de son héros, un berger, dans son livre Giacumbert Nau, écrit en 1988: «Filous que vous êtes. Racaille. Construisez vos lacs dans vos villes qui sont des cloaques (…). Ne dérangez pas mes bêtes, qui fraient vos chemins et ne vous font pas de mal. Laissez la terre en paix, et le val à ses bruissements et ses murmures. Disparaissez d’où vous êtes venus !» La dédicace de son livre à «ceux qui veulent vendre nos vallées» lui avait valu l’opprobre des autorités grisonnes. L’écrivain raconte aujourd’hui, non sans fierté, qu’il s’était vu refuser un financement pour ce livre, en guise de représailles.

Leo Tuor continue aujourd’hui d’entretenir son personnage de rebelle contre les gens de «Unterland», terme qui désigne à la fois Coire, Berne et même Bruxelles. A ses yeux, le parc n’est qu’un alibi pour les citadins qui tentent de se donner bonne conscience : «En bas, ils disent que c’est bon pour la nature. Ici, ils affirment que c’est bon pour l’économie. Ils ne sont pas crédibles». Leo Tuor tend le bras en direction de la fenêtre, vers la montagne: «Les bergers ne vendent pas leur âme pour une poignée de francs. Allez leur demander: plus on est proche du parc, moins on y est favorable.» Dans son Surselva natal, on trouve pourtant des voix, discrètes, pour contredire la figure locale.

L’épicière de Vrin: «On n’ose pas dire qu’on est pour»

Vrin. Chalets de bois et d’ardoise, pâturages escarpés, cloches qui tintinnabulent. Ursi accourt de la maison voisine pour accueillir les rares clients de passage derrière le comptoir d’un petit commerce de viande séchée et de saucisses, au milieu du village. «Bien sûr que tout est local», s’exclame-t-elle, amusée par la question. L’épicière verrait d’un bon œil l’arrivée d’un label «Adula», qu’elle pourrait coller sur ses emballages. Est-ce sa seule raison de voter pour ce parc national? «En fait, je ne vois pas d’argument contre», répond cette Bâloise, qui a suivi son mari grison dans ce hameau au fond d’une vallée encaissée. Aussitôt, elle pose son index sur ses lèvres: «Ici, on n’ose pas dire qu’on est pour.»

Sur le pas de la porte, elle ouvre une armoire encastrée dans la paroi du magasin, pour en sortir une brochure publicitaire sur le parc Adula, qu’elle glisse entre les mains du visiteur. «Allez parler avec le boucher!», dit-elle en faisant un signe de la main.

Le boucher: «Les opposants préfèrent que rien ne change»

Le boucher Hermann Huldi s’est installé à Vrin il y a deux ans avec sa femme Melanie Nothacker. L’exode des jeunes et la difficulté des villages de trouver de nouveaux artisans, il connaît: «Lorsque l’ancien boucher est parti, ils n’ont trouvé personne pour le remplacer. Ils sont venus me chercher jusqu’à Saint-Gall», dit-il en riant. Des rangées de saucissons sèchent dans une petite grange, suspendues à des poutres de bois.

L’abattoir a été dessiné par l’architecte et enfant du pays Gion A. Caminada, qui a imprimé sur la montagne son amour pour les lignes simples et les essences de bois locales. «Nous avons la chance de travailler là où d’autres passent leurs vacances», glisse Melanie Nothacker. Mais aux yeux de son mari, ces vacanciers ne sont pas assez nombreux à s’aventurer jusqu’ici. Il est convaincu que le parc pourrait redonner vie à la région. «Ceux qui sont contre le sont juste parce qu’ils préfèrent que rien ne change.»

«Ce parc nous redonne de l'espoir»

Retour à Olivone, à quelques kilomètres à vol d’oiseau. La soirée de présentation du parc Adula tire à sa fin, l’impatience de la foule est palpable. Au dernier moment, un jeune homme se lève et prend la parole. Il tient, dans une main agitée par le trac, quelques notes griffonnées sur une feuille de papier. Au nom du «groupe de jeunes pour Adula» il exhorte le public à dire «oui» à ce projet: «Nous ne voulons pas vivre demain avec les fruits de la peur et d’une vision rétrograde. Donnez une chance à la jeunesse, qui a besoin d’un signe positif. Ouvrez une fenêtre sur l’avenir.» Tonnerre d’applaudissements dans la salle. Les défenseurs du parc retrouvent le sourire.

L’auteur de ce plaidoyer, Marco Baggi, 22 ans, étudie le droit à l’Université de Lucerne mais n’a jamais coupé le cordon avec sa vallée. Conseiller communal à Serravalle pour le PPD, le PDC tessinois, il voit dans ce parc la possibilité de porter un regard optimiste sur la région. Voyant que les jeunes se désintéressent de ce débat, il a décidé, rejoint par ses amis Fabio Käppeli, député PLR au Grand conseil tessinois de 21 ans et Alessandro Ratti, étudiant en histoire de 25 ans, originaires du même village, de créer un groupe pour les convaincre. «Nous voyons les hôtels, les offices de poste et les banques fermer, de grands projets qui n’aboutissent jamais, se désole Marco Baggi. Ce parc nous redonne de l’espoir.»


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