Montgomery Street
Des millionnaires aux vendeurs de crack

A Jersey City face à Manhattan, Montgomery Street est un condensé du pays réel que se disputent Hillary Clinton et Donald Trump. En deux kilomètres, on bascule de l’opulence à la misère, des salaires de 300 000 dollars au trafic de crack. Notre envoyé spécial a longuement arpenté les trottoirs de cette avenue qui raconte la vitalité, les contrastes et la profonde bizarrerie de l’Amérique d’aujourd’hui

Boris Mabillard (Texte)
  •   César Greppin (montage)
  •   Catherine Rüttimann (iconographie)

Jersey City, en face de Manhattan sur l’autre rive de l’Hudson. Vu de New York, la ville est un trou et l’Etat du New Jersey souvent méprisé: au mieux ce sont des voisins qu’on aime détester, au pire des ploucs. Mais Jersey City fait sa mue, et certains banquiers l’appellent déjà le petit Wall Street. Du centre économique de Jersey City au mémorial du World Trade Center, c’est un arrêt de métro, 5 minutes. La ville est désormais si proche de Manhattan qu’elle peut prétendre en être une extension naturelle.

Mais elle en reste suffisamment éloignée pour que les loyers y soient moins élevés. Le slogan d’une agence immobilière huppée résume l’atout qu’entend jouer la municipalité: «Penduler moins pour vivre mieux.» Après la Goldman Sachs Tower en 2004, les gratte-ciel se sont multipliés. La deuxième tour du Trump Plaza sera inaugurée avant la fin de l’année et six autres édifices de plus de 130 mètres de haut verront le jour avant 2019.

Mais certaines zones de la ville demeurent parmi les plus précaires du pays, avec plus de 60% des habitants au-dessous du seuil de pauvreté. A l’est de l’autoroute 78 (Interstate 78) qui relie Jersey City à New York, via le Holland Tunnel, la ville des bobos et des financiers; de l’autre côté, les dealers de crack. A mesure que des nouvelles banques s’installent, de vieux entrepôts sont convertis en lofts de luxe. La gentrification est à l’œuvre et grâce à elle les mauvais quartiers deviennent branchés.

Lors de la dernière présidentielle, Jersey City avait voté démocrate. Les municipales de 2013 ont mené Steven Fulop, démocrate, à la mairie. Si Donald Trump n’a quasiment aucune chance d’y obtenir une majorité de voix, il y a néanmoins nombre de sympathisants.

La vue sur Lower-Manhattan depuis Exchange Place

(Lors de la dernière présidentielle, Jersey City avait voté démocrate. Les municipales de 2013 ont mené Steven Fulop, démocrate, à la mairie. Si Donald Trump n’a quasiment aucune chance d’y obtenir une majorité de voix, il y a néanmoins nombre de sympathisants).

Remontant à pied Montgomery Street, je suis parti du quartier des banques pour finir aux alentours des quartiers chauds, où l’on achète plus facilement du crack que des brosses à dents. Deux kilomètres séparent les multimillionnaires des traîne-misère. Grosso modo, on trouve à parts égales des Américains blancs, des Afro-Américains, des Hispaniques et des Asiatiques: un quatre-quarts. Les résidents de Montgomery Street et des rues voisines m’ont parlé de leur quotidien, de la transformation du quartier, de la violence, de politique aussi.

En face de Lower Manhattan, le petit Wall Street

Exchange Place, au bord de l’Hudson, c’est l’adresse du Hyatt Regency et le nom d’une station de métro. Le début de journée est diablement ensoleillé, la température trop chaude pour la mi-octobre. Un va-et-vient de cols blancs et de jeunes gens en t-shirt anime les quais. Les premiers sont les banquiers, les comptables, les deuxièmes des diplômés en nouvelles technologies. Tous marchent vite, gobelet de café ou téléphone portable à la main, souvent les deux. «La banque de 2016 est celle du XXIe siècle. La plupart des opérations ne nécessitent plus de pilotage humain, tout dépend des informaticiens et des experts en réseaux. Nous sommes, en pourcentage au moins, de plus en plus nombreux», explique Anatoly entre deux bouffées de cigarette.

Un «petit» salaire de 300 000 dollars par année

On est essentiel, il y a une forte demande pour les gars comme moi, très pointus dans un petit domaine. Je ne suis pas le seul, en haut de l’immeuble, ils se font beaucoup, mais alors beaucoup plus.

Le tabac n’a ici pourtant pas la cote, et même sur les terrasses en plein air, balayées par le vent atlantique, le long de l’Hudson, il est strictement interdit de fumer. Anatoly, 33 ans, fume durant une pause au coin d’un carré de pelouse sur laquelle personne ne penserait à poser le pied. D’autant moins qu’un agent de sécurité se tient prêt à bondir sur l’éventuel contrevenant.

«300 000 dollars par an», il le dit comme si de rien n’était, comme s’il touchait le salaire médian. «On est essentiel, il y a une forte demande pour les gars comme moi, très pointus dans un petit domaine. Je ne suis pas le seul, en haut de l’immeuble, ils se font beaucoup, mais alors beaucoup plus.» Il n’arbore aucun signe de richesse. «Ce que les Européens ne comprennent pas, c’est la vitalité de l’économie américaine. Après la crise, le secteur bancaire a rebondi. Et il ne s’agit pas d’une bulle, simplement d’une tendance sur le long terme. Rien ne peut l’enrayer, c’est puissant, et ça va durer.»

«Donald Trump pour le business»

Dix heures passées de deux minutes, Anatoly bondit: «Désolé mon pote, on m’attend. Une vidéoconférence avec nos succursales. Mais sois sûr qu’ici personne ne vote pour Donald Trump. Les gens qui font l’économie et la fortune de nos compagnies viennent du monde entier.» Il tourne les talons, file au trot en faisant de grands signes des bras en guise de good-bye et disparaît dans l’antre d’un immeuble de bureaux tout en verre, suivi d’une demi-douzaine d’autres employés, de toutes les origines, qui se hâtent de finir un casse-croûte avant de retourner dans les étages.

La tour de droite est la deuxième du Trump Plaza. Elle sera inaugurée en décembre.-

Anatoly se trompe quand il affirme que, dans le secteur bancaire, tous soutiennent Hillary Clinton. Un employé pressé, quinquagénaire en costume froissé et sans coupe, parcourt le quai à petits pas saccadés. Il consent à répondre à quelques questions mais refuse de dire son nom, ni pour quelle compagnie il travaille, sinon le domaine, la comptabilité bancaire. Il habite à près d’une heure de Jersey City: «C’est bien connecté, mais le trajet reste long. J’aime bien travailler ici, mais je ne suis pas sûr de vouloir y vivre.» Gagne-t-il plus ou moins de 300 000 par année? «C’est indiscret, je ne vais pas vous dire mon salaire, mais c’est plus.» Sur le candidat de son choix, il hésite avant de s’exprimer: «En tout cas je ne vais pas voter pour Clinton.» Alors pour Donald Trump? Il renâcle: «Pour lui. Si quelqu’un connaît le monde des affaires, c’est Trump. Il sera bien pour le business, car s’il se plante, il sera le premier à en payer le prix.»

«Siberia», un souvenir de la Guerre froide

Montgomery Street prolonge Exchange Place. Dans l’axe, une statue de dix mètres de haut domine la rue. Elle représente un soldat empalé dans son dos sur la baïonnette d’un fusil. Au-dessous, un bas-relief en bronze montre une femme affamée. Côté Hudson, on lit en grosses lettres «Siberia» et, au verso, Katyn. Erigée à la fin de la Guerre froide, en 1991, elle porte une date, 1940, celle du massacre de milliers de Polonais ordonné par Staline. «Elle commémore la Deuxième Guerre mondiale. C’est bien de se souvenir de ce que les nôtres ont fait pour défendre le pays. Mais ils auraient pu trouver quelque chose de moins moche pour célébrer nos héros», commente Michael Wilkins, qui tue le temps. Des femmes en sari s’affairent autour du monument, il y a un air de kermesse. Michael Wil­kins les regarde, interloqué. Il a posé pied à terre sans descendre de son vélo: «L’autre jour, c’était des Chinois, il y a eu des Péruviens avec leurs ponchos, une fête africaine avec des types en robe et même les Ecossais avec les jupes. Ils ont l’autorisation.»

Une kermesse indienne au milieu des banquiers

«En fait, explique celle qui semble être la cheville ouvrière de l’événement, en raison de la météo clémente, l’association culturelle Saraswati de Jersey City a décidé de fêter Diwali, la fête des lumières, avec deux semaines d’avance sur la date officielle: il y a de nombreux habitants originaires d’Inde ici, c’est une manière de retrouver les vieux amis, de faire connaître notre culture et aussi d’accueillir les nouveaux venus.»

Derrière elle, une estrade, des chaises et des stands qui proposent de la cuisine indienne de plusieurs régions: «Pas pour moi, commente avec une moue de dégoût Michael Wilkins, c’est trois fois plus cher que dans ma rue et moins bon. En plus, si t’es pas habitué à leur tambouille, tu risques de finir à l’hôpital.» Sa mauvaise humeur n’est qu’à moitié feinte, une matinée de chien: «Je tourne en rond, j’attends un ami qui ne vient pas, plus de cigarettes, la dèche. En plus, je me suis fait piquer mon vélo, ça me gonfle. Heureusement, mon père fabrique des bicyclettes, il m’en a filé une.» Michael Wilkins est né dans la campagne du New Jersey, il y a 57 ans. «Je suis venu à Jersey City pour chercher du boulot et parce que mon père y a son atelier, mais cette ville est horrible.»

«Trump est comme nous!»

Les architectures audacieuses, les larges avenues? «Hideux! C’est vide, des bureaux uniquement! Quelle chienlit! Personne ne vit là-dedans. Non, moi j’aime les forêts, les grands arbres et les prairies.» Il a perdu son boulot il y a sept ans et depuis il rame. «J’étais forestier. Mais il y a de moins en moins de travail. La concurrence est rude et les vieux comme moi, on est sur le carreau. Il y a des jeunes gars du Mexique qui acceptent de bosser à moitié prix. Ils ont tué le métier. Merci Obama!»

Sollicité sur la présidentielle, il s’emballe en éructant, montre un doigt en parlant d’Hillary Clinton: «Trump est super! Mieux que ça même, c’est le gars qu’il nous faut. Il va protéger nos jobs, foutre les immigrés à la porte. Ce sera de la vraie politique, pas des discours de chique molle, ni du copinage avec les banquiers. On veut des emplois, du vrai boulot, avec les mains, pas des places dans des bureaux pour des paresseux venus d’Inde ou d’ailleurs.»

Et les déclarations sexistes de Donald Trump et ses mensonges? «Quoi, ses mensonges? C’est du pipeau. Ils mentent tous et lui plutôt moins que les autres. Il est simplement plus direct. Et Hillary a fait bien pire, elle devrait aller en prison pour ses crimes. Au trou! Quant au sexe, c’est du flan! Je fréquente plein de mecs, ils parlent des bonnes femmes en des termes bien plus crus que ceux de Trump. J’ai le courage de dire la vérité: les mecs, nous sommes tous pareils, et Trump est comme nous. S’il faut appeler ces paroles en l’air sexistes, alors on est sexistes.»

«Que sont devenues les promesses du maire?»

Michael Wikins a manqué tous ses rendez-vous, autant rentrer, il emprunte Montgomery Street en commentant chaque numéro. «Au 8, des voleurs de la finance. En face, un petit supermarché pour les riches uniquement. Pas un magasin normal, pas un snack.» Les véhicules sont rares sur l’avenue, des passants, quelques cyclistes. «Où sont les immeubles locatifs, les HLM? Les promesses du maire [Steven Fulop, démocrate], du vent!» Il montre un immeuble sombre troué de petites fenêtres. «Voilà ce qui reste d’avant, la maison de retraite.»

Le home dépend d’une association caritative qui s’occupe d’anciens résidents de la ville. Seule l’entrée secondaire donne sur Montgomery Street. Un jardinet de 8 mètres sur 5, flanqué de bancs face à face et de quelques arbres, fait les délices des pensionnaires qui veulent prendre l’air à l’ombre des tours et du feuillage. Ils sont cinq ce matin-là à égrainer le temps en échangeant quelques phrases. Une vieille femme feuillette un journal. Au grand dam des autres, qui préféreraient ne pas être dérangés, elle consent à parler du quartier. «Je connais tout le monde dans ces rues. Les gens me reconnaissent et me disent un bonjour, comment ça va. C’était bien avant, c’est encore bien aujourd’hui, sauf que j’ai vieilli. Je ne sors plus beaucoup désormais.»

De Zurich à Jersey City

Elle vante le travail du maire, dont elle ne sait pas le nom, car, explique-t-elle, «je suis démocrate depuis toujours. J’ai voté pour la première fois pour élire Kennedy, il était formidable, et depuis je n’ai jamais fait faux bond. Je voterai Hillary Clinton, d’ailleurs son mari était formidable, je voterais pour lui si je pouvais.» Autour d’elle, la conversation agace, Hillary Clinton ne fait pas l’unanimité. Mais surtout une partie de l’électorat de Donald Trump se méfie des sondeurs, des jugements et préfère ne pas parler de politique.

Ce n’est pas le cas de Greg Kyle, jovial et direct, et qui se fait un plaisir de partager ses opinions. Il attend sur son vélo son amie devant le vieux bâtiment blanc de la poste principale au croisement de Montgomery Street et de Washington Street. Après avoir travaillé dix ans dans une banque à Zurich, il est retourné aux Etats-Unis pour s’installer à son compte, dans la finance. «C’est une petite entreprise, j’ai une douzaine d’associés et 80 employés. J’ai trouvé un bon équilibre qui me permet de travailler depuis n’importe où et de consacrer beaucoup de temps à la voile.»

Pour lui, les signes ne trompent pas, il suffit de lire le «New York Times» pour comprendre que Jersey City devient à la mode: «Il y a beaucoup plus de bons restaurants qu’avant. La mauvaise image que renvoyait la ville s’estompe. La gentrification a permis d’attirer des investisseurs et des nouveaux résidents qui ont un meilleur pouvoir d’achat. Mais attention! Il faut éviter le point de bascule où la prospérité se fait au détriment des anciens habitants poussés à déménager.» Greg Kyle ne croit pas une seule seconde aux chances de Donald Trump d’accéder à la présidence. Il se base sur les changements démographiques des Etats-Unis pour étayer sa conviction: «Il s’est aliéné les Hispaniques, les Noirs et les femmes. Mais les électeurs de ces trois groupes sont de plus en plus nombreux. Il s’appuie en revanche sur un électorat en déclin, les Blancs pauvres et peu éduqués. Il est foutu.»

Le cœur historique de Jersey City, conquis par les bobos

Au coin de Montgomery et de Grove Street se trouve un autre bâtiment blanc dans un style tout à fait américain, la mairie. Steven Fulop, qui préside aux destinées de la municipalité depuis 2013, surfe sur la vitalité de sa ville pour assurer sa réélection. Il déborde de projets: attirer les investisseurs, un plan d’assainissement, un programme de réinsertion pour les anciens détenus, un projet de promotion des peintures murales pour transformer l’apparence des vieilles façades, la réhabilitation des vieilles friches. La sécurité et l’attractivité sont les mots clés de son programme.

Certains critiquent une politique au service de la classe moyenne supérieure et au détriment des classes populaires, peu à peu et discrètement chassées de Jersey City. Un mouvement, Take It Back, lutte contre cette gentrification déguisée.

Steven Fulop s’en défend: «Les critiques viennent de ceux qui voudraient que rien ne change. Jersey City est tournée vers l’avenir et ce mouvement, qu’on le veuille ou non, embrasse toutes les couches de la société. Quant à moi, je n’arrive pas à déplorer que les rues du centre soient désormais sûres la nuit. Ni que Jersey City soit devenue l’une des capitales du street art grâce au programme que j’ai initié pour soutenir des artistes locaux et pour inviter des stars internationales du graffiti.»

«L’Italie, pour moi, c’est les pizzas et la paella»

Le croisement de Grove Street marque le début de la partie historique de Jersey City. A partir de là, fini les grandes tours, c’est le retour des petits immeubles, des escaliers de secours extérieurs et surtout des «murals», le mot anglais qui désigne ces fresques extérieures inspirées des années 80 et des graffitis. A l’angle, en face de la mairie, dans l’agence immobilière Weichert, on se réjouit: «Le prix des propriétés a triplé en 5 ans, tu ne trouves plus rien à moins de 500 000 dollars.» Et de l’autre côté du périphérique 78? «C’est partout la même chose. Les gens anticipent la hausse des prix. A Journal Square (carrefour important à l’ouest de la ville et à 1 km de Montgomery Street, ndlr), les prix sont aussi élevés qu’ici.

Joseph n’a pas un regard pour les «murals», qu’il croise tous les jours sur son chemin: «Ils espèrent faire de ce trou un musée en plein air, autant exposer des ordures!» A-t-il comme un petit accent italien? «Tu rigoles, ducon, je suis un pur juif new-yorkais. L’Italie pour moi, c’est les pizzas, la paella et peut-être la mafia, mais c’est pas sûr!» Joli costume, léger foulard, il a un air de dandy et habite un vieil appartement de Montgomery Street dont les fenêtres ouvrent sur le parc Van Vorst: «Il y a vingt ans, tu ne t’y aventurais pas à cause des voyous. C’est pareil maintenant, tu n’y vas pas, à cause des marmots qui te courent dans les jambes.»

«Qu’associe-t-on à Bill Clinton? Monica Lewinsky»

Chaque entrée a son escalier, un perron et un portique. «Les escaliers, c’est du bluff! Juste le prétexte des régisseurs pour nous faire croire que nous habitons des résidences cossues. Les prix ont doublé, mais ça me dérange pas. Mais Jersey City ressemble de plus en plus à New York, les résidents sont contents, les visiteurs sont de plus en plus nombreux et moi je trouve de moins en moins de places où parquer ma bagnole.»

A propos d’Hillary Clinton, Joseph dit: «Qu’associe-t-on à son nom? La politique internationale, je m’en contrefiche. Le scandale des e-mails, sans intérêt. On pense surtout à son mari. Et que retient-on de Bill Clinton? Monica Lewinsky. Dans tout ça, il n’y a rien qui compte pour moi. Et pour Donald Trump, quel est le premier mot qui me vienne à l’esprit? Le fric, bien sûr. Ça a du sens. S’il en fait, je peux en faire. Là, je fais tilt.» Votera-t-il pour Donald Trump? «Je ne suis pas fou. Espérer devenir riche en votant Trump, c’est comme jouer au loto. Tous y croient, mais personne ne gagne. Non, je resterai chez moi.»

A l’est du périph, les gangs se sont assagis

Tony Aroca: «Nous avons changés et le visage de la ville a changé avec nous»

Les allées du parc sont plongées dans le noir, hormis, de loin en loin, la lumière des réverbères. La nuit est chaude et les badauds s’attardent. Tony Aroca, assis sur son perron, regarde son chien se dégourdir les pattes le long du trottoir. Il est né à Saint-Domingue, mais considère Jersey City comme sa ville: «Le centre-ville historique avec juste à côté ce qu’on appelle le «Village» forment un village qui comprend plusieurs communautés très soudées. Des Indiens, des Pakistanais, des Italiens et beaucoup d’Hispaniques. Ceux qui, il y a vingt ans, tournaient autour des gangs de quartier se sont assagis, se sont fait une place au soleil et ont fondé une famille. Nous avons changé, et le visage de la ville a changé avec nous. Je suis très reconnaissant à ce pays de m’avoir offert cette possibilité de m’intégrer et de devenir un citoyen comme les autres.»

Un bar qui semble sorti d’un décor de film des années 70

Une vague géante peinte sur le haut d’une façade déferle sur la placette triangulaire à l’angle de Colombus Street, une parallèle de Montgomery Street. Il ne manque que les surfeurs et les palmiers pour planter un décor de rêve. Les trompettes d’un vieux ska jamaïcain jaillissent d’un bar et débordent sur Newark Avenue. Quelques tables occupent le pourtour du Rolon’s, 242, Bay Street, mais la plupart des clients boivent au comptoir, un grand rectangle qui mange tout l’espace. Le juke-box, à gauche de l’entrée, propose surtout de la musique latino, le Buena Vista Social Club jouera le morceau suivant. «Cheese» boit une Corona, comme la plupart des clients, il connaît tout le monde, échange quelques mots en espagnol, sa langue maternelle: «Rien n’a bougé ici depuis des décennies. Même pas les clients.» Chaque nouvel arrivant lui donne une accolade, un salut de rappeur. «Si tu t’occupes de tes oignons, t’as pas de soucis à te faire, t’es le bienvenu. Mais il y a mille opportunités pour celui qui cherche des ennuis», explique-t-il pour donner une clé de compréhension.

Les deux battants de la porte extérieure sont ouverts, trois gus discutent bruyamment et recrachent une fumée âcre de shit vers l’intérieur. Après avoir travaillé une douzaine d’années dans un atelier de confection et mené en parallèle des activités artistiques, Cheese a ouvert une échoppe de t-shirts et de sweaters qu’il imprime lui-même dans son arrière-boutique. Côté vitrine, dans l’espace de vente, entre les capuches accrochées à leurs cintres, Cheese se veut self-made-man, un gars sorti de la zone et des embrouilles, qui va réussir. «Il y a un peu plus d’argent à Jersey City, mais il faudrait qu’il y en ait beaucoup plus.» Dans l’atelier, un portrait lascif et repoussant d’Amy Winehouse surplombe les tubes de peinture et le chaos dans une lumière jaunâtre: «Je suis fou de sa voix, presque aussi rauque que celle de Bruce Spring­steen, la folie n’est jamais bien loin.» Cheese et sa femme se sont séparés un mois plus tôt: «Depuis, je dors dans ce…» Il a tellement monté le volume de la musique que sa voix se perd.

La fin du «Village», le début de la zone

L’enseigne de Cheese au 116, Brunswick Street se trouve à la limite des rues aisées. Au-delà, en direction de l’ouest vers le périphérique, les vieux HLM et les terrains vagues attendent encore une réaffectation. «Certaines rues ont mauvaise réputation. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui n’est que légende urbaine? Je n’ai aucune raison d’y aller, sauf si je dois aller voir un ami qui y vit. Alors j’y vais.» Une alarme intermittente s’est déclenchée, Cheese n’y prête aucune attention. Il n’a aucune sympathie pour Donald, pas vraiment pour Hillary Clinton et surtout pas la tête à des considérations politiques: «Je veux retrouver ma créativité et mon esprit d’entreprise.»

L’Interstate 78, une frontière entre bobos et traîne-misère

A l’approche de l’Interstate 78, les numéros s’espacent et même disparaissent, sur Montgomery Street. Parkings vides, un garage, une friche, des herbes folles sous les grillages, tout est en souffrance. Entre les piliers des voies suspendues, le trottoir est défoncé et les ordures s’amoncellent. «J’ai mes coins pour dormir dans ces terrains vagues entre l’autoroute et la voie de chemin de fer, il y a des buissons, personne ne peut me voir depuis la route», raconte Pete Atkins, un grand gaillard noir, qui n’a pas trouvé de place au foyer. Mais, explique-t-il, «lorsque les nuits sont agréables on est mieux dehors». Toute la parcelle est promise à un réaménagement prochain. «Lorsqu’ils détruisent les vieux HLM, ils construisent à la place des beaux immeubles qu’ils entourent de murs. Je ne peux plus y aller.» A droite, il y a la mosquée. A gauche, la cité Bullet Town, «il y avait aussi Shooting Town, ce ne sont pas leurs vrais noms, on les appelle comme ça à cause des fusillades».

A «Bullet Town», ça craint

Neuf barres d’immeubles sur cinq ou six étages font la petite cité, de son vrai nom Booker T. Washington Housing Project, où beaucoup d’appartements sont vides. Seuls 320 habitants y vivent encore: beaucoup de jeunes, 99% d’Afro-Américains. Pete Atkins se veut rassurant:«Rien à craindre. Le gang local ne se bat que contre ses rivaux des rues voisines d’Ocean Avenue. Pour des histoires de provocations, de drogue et pour le contrôle du marché.» Une vieille Ford grise quitte la rue, monte sur le trottoir en terre en faisant mine de foncer sur nous. Les occupants se mettent à crier: «Cassez-vous!» Pete les excuse: «Ils ne sont pas très hospitaliers avec les gens qu’ils ne connaissent pas. Ça va mal tourner.»

Pour revenir sur Montgomery Street au niveau de l’école, Pete prend un raccourci entre des palissades. Derrière, plusieurs jeunes casseurs suivent et lancent des insultes. Pete fait volte-face et répond aux voyous. Qu’attend-il des prochaines élections? «Je ne sais pas. Rien. Moi, je ne peux pas voter.»

Une résidence de luxe avec des airs de prison

Les bandes de jeunes et les dealers de Bullet Town sont en sursis, car les promoteurs avancent leurs pions. Quelques-uns des blocs de Montgomery Gardens ont été détruits, les autres attendent de l’être, seule subsistera la maison de retraite, pour l’instant au moins. Au-dessus, au niveau du numéro 620, qui est indiqué 20, Beacon Way, un complexe de six bâtiments inquiétants, The Beacon. «Une résidence de luxe», précise Pete Atkins. De l’extérieur, rien ne permet de deviner le faste: les bâtiments des années 40 ont l’apparence d’une maison d’arrêt. «Normal, c’était un vieil hôpital», assène Pete Atkins.

Impossible d’entrer sans invitation nominale ou sans prétendre vouloir louer un appartement. Il faut montrer patte blanche. Derrière les façades austères, les marbres intérieurs détonnent, grands halls modernes, luminaires tape-à-l’œil, pourtant un air d’institution psychiatrique et carcérale s’accroche aux vieilles pierres. La résidence offre toutes sortes de services, piscine, spa, aire de jeu équipée pour les enfants, wi-fi dans les espaces communs et même une navette privée et gratuite pour rejoindre les stations de métro de Grove Street et d’Exchange Place. Pour un studio, les premiers prix commencent à 1700 dollars mensuels. De nombreuses races de chiens sont interdites dans le périmètre du Beacon, toutes celles au moins qui ont les faveurs des toxicomanes. Et même pour les caniches, les locataires doivent demander une autorisation et payer des charges supplémentaires.

La guerre des «murals»

Aucun graffiti n’habille le mur d’enceinte. Alentour, sur les briques des cités, les tags sombres remplacent les graffitis colorés. «Il y a une concentrations de «murals» impressionnants vers Newark Avenue, dans le cadre du programme municipal de street art. Dans les quartiers défavorisés, ils sont disséminés. Et surtout, il y a des tags et des graffitis sauvages», explique Mister Mustart, de son vrai nom Ivan Petro, l’un des artistes de street art les plus connus de Jersey City.

Les manches retroussées de son sweater laissent apparaître des tatouages comme des tags noirs. Souvenir de Russie? «Non, je suis parti trop jeune, à 12 ans. Je les ai faits ici.» Il est né en Sibérie, dans le Kamtchatka, puis est parti à Moscou, a fini dans le New Jersey, où son père bosse dans la construction. Le temps de boire une bière, de fumer un peu, et c’est parti en voiture pour un tour de quartier de l’autre côté de Montgomery Street, direction Ocean Avenue.

Le grand tour des murals

Mister Mustart, de son vrai nom Ivan Petro, est l’un des artistes de street art les plus connus de Jersey City. Il est aussi l’un des protégés de Jayne Freeman, qui lui fait même office de manager. Avant de faire le tour de ses œuvres disséminées aux quatre coins de JC, il veut casser la croûte. «J’ai la bonne adresse, les meilleurs bagels.» On ressort du petit fast-food familial où Ivan a ses habitudes avec deux gros pains ronds remplis de saumon fumé, de tranches de tomates, d’oignons, de sauce blanche et de cornichons. C’est la formule sobre, et pour la manger sans en mettre partout, il faut une solide expérience. «On mangera en chemin dans la voiture», qui déborde d’objets personnels, vêtements et autres, de bombes, de tubes et de rouleaux. Un atelier roulant. Direction Newark Avenue et les rues adjacentes, un petit périmètre qui foisonne de «murals», notamment ceux payés par la municipalité dans le cadre de son programme de promotion du street art.

Derrière un grillage, une petite friche rectangulaire est bordée de deux murs peints de haut en bas. «C’était une œuvre participative. J’ai demandé à chaque passant ce qu’il voudrait y voir. Les mômes du quartier ont adoré, ils avaient plein d’idées. Pour satisfaire tout le monde, j’ai dû déborder sur le trottoir», se souvient Ivan, dont le travail est parfois doublement interactif: en plus de la participation des gens de la rue au processus créatif, de la prise en compte du lieu, la forme des immeubles, leur fonction, il veut que sa peinture sollicite le spectateur et que ce dernier soit amené à donner sa propre interprétation.

Sur Brunswick Avenue, une grande fresque montre planète, ciel et personnage dans une allégorie surréaliste: «On a bossé à deux, ce que j’aime bien, on discute et les œuvres se répondent.» Ivan déteste les œuvres sombres et violentes, «il vaut mieux apporter aux habitants ce qu’ils n’ont pas déjà. Les «murals» californiens ont des couleurs très intenses et sont plutôt gais. Je m’en distingue avec mes motifs imaginaires et un traitement onirique.» Il s’engouffre dans un terrain vague à l’entrée duquel une caravane émerge de rebuts empilés, parpaings peints, bidons et vieux cageots: «Ce parking est le meilleur marché de toute la ville. Le proprio est un copain, la nuit je fais souvent du gardiennage et je gare ma voiture pour y dormir. D’une pierre deux coups.» Ivan Petro rechigne à payer un loyer, «question d’argent, mais aussi l’envie d’être constamment en mouvement», lance-t-il avant de reprendre le volant.

Des femmes pleurent à un angle de Martin Luther King Drive, elles ont disposé des fleurs sur le trottoir. «Peut-être une nouvelle victime de fusillade», commente Ivan avant de ralentir vers une palissade peinte. Il poursuit: «Je suis venu plusieurs jours d’affilée. Je ne savais pas quoi attendre des résidents de la rue. Du matin au soir, un gars a fait son business à quelques mètres de moi sans s’inquiéter. Et à la fin, il m’a dit: «J’aime ton boulot, tes graffitis m’ont porté chance, j’ai super bien vendu ma came.»

Codes pour junkies

Bâtiments borgnes, fenêtres barrées, magasins définitivement grillagés alternent avec des petites maisons de deux ou trois étages, qui pourraient être coquettes si elles étaient ailleurs. Des petites rues relient les parallèles Martin Luther King Drive et Ocean Avenue, des sens uniques et autant de coupe-gorge. «Il y a des codes pour les junkies: si tu stoppes ta voiture à la hauteur de ces rubans blancs soigneusement noués au fouillis de câbles électriques en déshérence, quelqu’un viendra dans les deux minutes avec du crack.» Ivan accélère, il n’aime pas la rue: des petits attroupements s’affairent sur les perrons. «Ici, celui qui n’est pas du quartier, on l’appelle en argot «food» (nourriture), parce que tout ce que tu as dans les poches et sur le dos peut valoir de l’argent.»

Retour sur la Montgomery Street. McGinley Square est au sommet de la butte et souvent perçu comme la fin de Montgomery Street, même si en fait la rue continue jusqu’au cimetière, 200 mètres à côté d’une école et à travers un quartier paisible et résidentiel. McGinley est un point de repère qui tient plus du carrefour que du square. Un fast-food et un drug­store offrent un peu d’animation, les zonards s’y rencontrent. Le soir, les bagarres éclatent facilement. L’arsenal de la Garde nationale du New Jersey se trouve à 100 mètres en aval sur Montgomery.

Un pied de chaque côté de l’«Interstate»

Une demi-douzaine de nouvelles recrues en tenue de camouflage attendent assises à même le sol, quelques sacs militaires entassés à leurs pieds. Les futurs soldats refusent de commenter la politique. Ils viennent des quatre coins du New Jersey: «Des coins comme celui-ci. Facile de comprendre pourquoi on s’engage», lance l’un d’entre eux alors que les autres rigolent. «Quand t’as pas les diplômes, que tu ne veux pas finir en prison et qu’un travail précaire payé des cacahuètes ne te tente pas, s’engager dans la Garde nationale est une excellente option».

Geoffrey Allen a gardé un pied de chaque côté de l’Interstate 78. Après avoir grandi dans les quartiers durs de Greenville, pas bien loin de McGinley, il a passé par des années de galère. Sans boulot, surendetté avec 60 000 dollars de dette sur sa carte de crédit, ses perspectives étaient sombres. Mais, explique-t-il, à cause de sa foi indéfectible dans les valeurs de l’Amérique, il n’a jamais baissé les bras: «Celui qui veut absolument réussir s’en tirera. A l’école, je n’avais appris que la base et quelques principes moraux. Ce n’était pas suffisant pour me permettre de devenir un petit entrepreneur.»

Success-story à l’américaine

Rising Tide Capital, une association à but non lucratif créée par deux jeunes diplômés de Harvard, va lui donner le coup de pouce nécessaire: une formation accélérée, les trucs essentiels pour obtenir un prêt. Il crée en 2012 son entreprise de maintenance et de réparation, PMG, non loin de Montgomery Street, dans la partie historique de Jersey City. C’est une success-story à l’américaine. Il engrange les contrats, engage des collaborateurs. «Je profite du boom économique. Les rénovations, l’argent frais et les nouveaux arrivants, c’est une aubaine.»

Cela aurait-il été possible il y a quinze ans? «A l’époque, les quartiers historiques étaient comme Greenville. Mais le problème, c’est que Greenville n’est toujours pas dans le radar du maire et rien n’y a changé.» La vague de gentrification pourrait-elle aussi atteindre un jour Greenville? Son ton change soudain: «Probablement, oui. Pour les entrepreneurs comme moi, cela signifiera du travail et de nouvelles affaires. Mais il y a quinze ans, dans la partie basse de Montgomery Street, vivaient des milliers de Cubains, de Portoricains. La hausse des prix les a contraints à déménager. Personne ne quitte sa maison s’il n’est pas forcé de le faire. Et moi, je ne veux pas réussir tout seul. Je veux que le progrès soit collectif, qu’il bénéficie aussi à ma communauté.»

Interview du maire Steven Fulop

Steven Fulop, 39 ans, déborde de projets et d’enthousiasme pour Jersey City dont il est maire depuis juillet 2013. Fils d’immigrés roumains juifs, il commence une carrière dans la finance chez Goldman Sachs, mais après la catastrophe du 11/9 décide de s’engager dans l’armée. Lorsqu’il parle des zones défavorisées de sa municipalité, il aime à rappeler une devise de l’armée : «Personne ne sera laissé pour compte. »

Certains disent que Jersey City est en plein essor. Est-ce vrai ?

Jersey City est l’une villes du pays croît le plus rapidement . Je suis fier de notre diversité et de cette croissance tout en gardant à l’esprit les défis posés que cela pose. Ma priorité est de maintenir la diversité et l’identité particulière de Jersey City et cela se traduit par le travail de la municipalité pour créer des emplois et des logements à bas loyer. Nous oeuvrons pour apporter dans toute la ville les investissements et le développement que l’on voit dans la partie des quais de l’Hudson.

Ce développement est-il encore à l’oeuvre?

En fait, Jersey City connaît un boom de la construction sans précédent dans son histoire: 10 000 appartement en construction et 16 000 de plus prévus pour un avenir proche. En tout, ces trois dernières années, 1200 logements à loyer modéré ont été créés ou préservé, c’est-à-dire plus que durant les huit années qui précèdent.

Et l’emploi?

Même chose, nous somme à la pointe pour la création de jobs. Alors que la ville se développe, je fais tout pout que cette prospérité soit partagée par tous. 450 PME ont vu le jour depuis 2013, 5600 places de travail ont pu être crées et, dans le même temps, le chômage a baissé d’un tiers.

Mais faites-vous pour les chômeurs des quartiers ouest dont les CV n’intéressent pas les banques et sociétés de service installées au bord de l’Hudson ?

Beaucoup de ces petites entreprises sont nées dans les quartiers défavorisés comme McGinley Square, Journal Square, et Bergen-Lafayette. Ce sont pour la plupart des initiatives privées, la dernière remonte à la semaine dernière : l’ouverture de restaurants sur West Side Avenue.

Que faites-vous pour les parties de la ville délaissées par les investisseurs privés ?

Deux zones de re-développement prioritaire ont été définies, sur Ocean Avenue et sur Martin Luther King Drive (MLK). En plus nous construisons une annexe de la mairie sur MLK – un projet de 20 millions de dollars – qui va amener du passage et des clients pour les magasins et restaurants locaux. Ici, nous espérons donner l’exemple pour que d’autres investisseurs nous suivent.

Que répondez-vous à ceux qui parlent de gentrification?

Sans aucun doute, certains appelle gentrification ce qui est à l’oeuvre. Cependant à la mairie, notre objectif a toujours été d’assurer que les investissement et le développement prennent place sur l’ensemble du territoire de la ville. Nous avons pris des mesures incitatives pour les quartiers préalablement laissés pour compte car une ville prospère doit l’être pour chacun.